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Léon Walras : biographie, idées et héritage

Léon Walras (1834-1910) a décrit en 1874 toute une économie comme un système d’équations où tous les prix dépendent les uns des autres : l’équilibre général.

Léon Walras : biographie, idées et héritage

Qui était Léon Walras ?

Léon Walras (1834-1910) est un économiste français, fondateur de la théorie de l’équilibre général et l’un des trois pères de la révolution marginaliste avec William Stanley Jevons et Carl Menger. Dans ses Éléments d’économie politique pure (1874-1877), il décrit pour la première fois l’ensemble d’une économie comme un système d’équations où tous les prix dépendent les uns des autres.

Recalé deux fois à Polytechnique, sans autre diplôme que deux baccalauréats, il a dû quitter la France pour enseigner : toute sa carrière universitaire s’est déroulée à Lausanne, en Suisse, où il a fondé l’école de Lausanne, prolongée par son successeur Vilfredo Pareto. Il a aussi défendu toute sa vie un projet de réforme hérité de son père : le rachat des terres par l’État, dont les loyers devaient remplacer l’impôt.

Léon Walras en résumé

Léon Walras a posé une question que personne n’avait traitée avec rigueur : les prix de tous les biens, de tous les services et de tous les capitaux peuvent-ils s’ajuster en même temps de façon que l’offre égale la demande sur chaque marché ? Sa réponse, écrite en équations, est la théorie de l’équilibre général. Il y décrit le tâtonnement, processus d’essais et d’erreurs par lequel les prix montent sur les marchés en excès de demande et baissent sur les autres. Méconnu de son vivant, il est devenu au XXe siècle l’un des économistes du XIXe siècle les plus étudiés.

  • Naissance : 16 décembre 1834 à Évreux (Eure, France)
  • Mort : 5 janvier 1910 à Clarens, près de Montreux (canton de Vaud, Suisse)
  • Nationalité : française
  • Courant ou école : marginalisme, fondateur de l’école de Lausanne
  • Œuvres principales : Éléments d’économie politique pure (1874-1877) ; Études d’économie sociale (1896) ; Études d’économie politique appliquée (1898)
  • Idée la plus connue : l’équilibre général, l’interdépendance de tous les marchés

D’Évreux à Lausanne, le fils qui accomplit l’œuvre du père

Marie-Esprit-Léon Walras naît le 16 décembre 1834 à Évreux. Son père, Auguste Walras (1801-1866), normalien devenu professeur de philosophie puis inspecteur d’académie, est un économiste amateur : dans De la nature de la richesse et de l’origine de la valeur (1831), il soutient que la valeur d’échange vient de la rareté, et non du travail. Ancien camarade d’Augustin Cournot, pionnier de l’économie mathématique, il pousse son fils vers les mathématiques. Léon fait ses études secondaires à Caen puis à Douai, obtient le baccalauréat ès lettres en 1851 et ès sciences en 1853, échoue deux fois au concours de l’École polytechnique, puis quitte l’École des mines de Paris, où il était élève externe, sans diplôme.

Il tente alors la littérature : son roman Francis Sauveur, refusé par la Revue des Deux Mondes, paraît à compte d’auteur. En 1858, au cours d’une promenade au bord du gave de Pau, il promet à son père de se consacrer à l’économie. Il le raconte dans son autobiographie :

« Mon père m’affirma avec énergie qu’il y avait deux grandes tâches à accomplir pour le XIXe siècle : achever de créer l’histoire et commencer à créer la science sociale. »

Les années 1860 sont faites d’échecs. En 1860, il publie L’Économie politique et la justice, réfutation de Proudhon, et défend au congrès sur l’impôt organisé à Lausanne l’idée paternelle d’une nationalisation des sols : il n’obtient qu’un quatrième accessit, mais il y est remarqué par Louis Ruchonnet, homme politique radical vaudois. Il écrit dans La Presse et le Journal des économistes, travaille aux chemins de fer du Nord, puis dirige à partir de 1865 une banque destinée aux coopératives, la Caisse d’escompte des associations populaires, fondée avec Léon Say, et lance avec lui en 1866 le mensuel Le Travail. La Caisse connaît des difficultés dès 1868 et est liquidée en 1869.

En 1870, Ruchonnet, chargé de l’Instruction publique du canton de Vaud, l’invite à se porter candidat à la chaire d’économie politique de l’Académie de Lausanne, qui deviendra université. Le jury étant divisé, Walras est d’abord nommé professeur extraordinaire, puis professeur ordinaire en juillet 1871. Il y écrit l’essentiel de son œuvre et prend sa retraite en 1892 ; Vilfredo Pareto lui succède en 1893. En 1906, il est proposé pour le prix Nobel de la paix par trois parrains, dont Ernest Roguin ; le prix revient à Theodore Roosevelt, mais le livre écrit pour appuyer cette candidature, La Paix par la justice sociale et l’échange, paraît en 1907. En juin 1909, l’université de Lausanne célèbre son jubilé. Il meurt le 5 janvier 1910 à Clarens.

Les idées clés

La rareté et l’utilité marginale. Au début des années 1870, Walras découvre, en même temps que Jevons et Menger et indépendamment d’eux, que la valeur d’un bien dépend de l’utilité de la dernière unité consommée, ce que l’on appelle aujourd’hui l’utilité marginale. Il la nomme « rareté », reprenant le mot de son père, et la place explicitement contre la tradition classique qui faisait du travail la source de la valeur. Cette rupture est l’objet de la fiche du guide consacrée au marginalisme, qui succède à la théorie de l’économie classique.

L’équilibre général. Avant Walras, on étudiait les marchés un par un, comme le fera encore Alfred Marshall avec l’équilibre partiel. Walras étudie tous les marchés ensemble : produits, services producteurs (travail, terre, capital), capitaux et monnaie. Le prix du blé agit sur les salaires agricoles, donc sur la demande d’autres biens. Il compte les équations et les inconnues, les trouve en nombre égal et en conclut qu’un système de prix d’équilibre peut exister. Tous les prix sont exprimés dans un bien de référence, le numéraire. La loi de l’offre et de la demande devient ainsi un système complet plutôt qu’une mécanique locale.

Le tâtonnement. Pour expliquer comment l’économie trouve cet équilibre, Walras imagine un marché où des prix sont « criés » à titre d’essai : si la demande dépasse l’offre, le prix monte ; dans le cas inverse, il baisse. Les échanges n’ont lieu qu’une fois l’équilibre atteint. Son modèle est la bourse des fonds publics de Paris ou de Londres, marché qu’il juge le mieux organisé. Les manuels représentent souvent ce mécanisme par un commissaire-priseur fictif qui annonce les prix.

La loi de Walras. Chaque agent doit financer ses achats par ses ventes. Il en découle que la somme des excès de demande sur tous les marchés, en valeur, est nulle : si tous les marchés sauf un sont équilibrés, le dernier l’est aussi. Le nom de « loi de Walras » a été donné en 1942 par l’économiste Oskar Lange, notamment pour la distinguer de la loi des débouchés de Jean-Baptiste Say, avec laquelle on la confond souvent.

Le socialisme foncier. Walras divise l’économie en trois branches : l’économie pure, qui décrit les effets de la libre concurrence ; l’économie appliquée, qui cherche ce qui est utile ; l’économie sociale, qui cherche ce qui est juste. Dans cette dernière, il défend, après son père, le rachat des terres par l’État : la rente foncière, dont la valeur augmente avec le progrès économique, reviendrait à la collectivité et permettrait de supprimer les impôts. Il expose le calcul de ce rachat dans sa Théorie mathématique du prix des terres et de leur rachat par l’État, rééditée avec ses travaux monétaires en 1883.

Une œuvre en contexte : les Éléments d’économie politique pure (1874-1877)

En 1872, Walras, convaincu d’avoir résolu le problème de la théorie mathématique de l’échange, l’expose pendant quatre heures à Ruchonnet, qui augmente son traitement. En 1873, il présente ses premiers résultats à l’Académie des sciences morales et politiques à Paris ; le texte paraît en 1874 dans le Journal des économistes sous le titre « Principe d’une théorie mathématique de l’échange ». La même revue publie sa correspondance avec Jevons sur la priorité de la découverte.

Les Éléments d’économie politique pure, ou théorie de la richesse sociale paraissent chez Guillaumin en deux fascicules, en 1874 et 1877. Ce sont les autorités vaudoises qui trouvent l’éditeur et achètent la centaine d’exemplaires que Walras envoie à des collègues étrangers. L’ouvrage avance par étapes : l’échange de deux marchandises, puis de plusieurs, puis la production, la capitalisation et enfin la monnaie. Walras y annonce sa méthode : il suppose « toujours un marché parfaitement organisé sous le rapport de la concurrence, comme en mécanique pure on suppose d’abord des machines sans frottement ». Il revoit le livre toute sa vie : la quatrième édition paraît en 1900, la cinquième en 1926, après sa mort, publiée par sa fille Aline.

La réception est d’abord froide. Écrit en français et chargé d’équations, le livre est peu lu en Grande-Bretagne, où domine Marshall, et le Journal des économistes l’accueille d’abord par le silence. Il faut attendre Value and Capital (1939) de John Hicks pour que l’équilibre général entre au cœur de la théorie économique, puis la traduction anglaise de William Jaffé en 1954.

Les critiques et les débats

Compter les équations ne prouve rien. Avoir autant d’équations que d’inconnues ne garantit ni qu’une solution existe, ni qu’elle ait un sens économique (des prix positifs), ni qu’elle soit unique. Il a fallu attendre les années 1950, avec Kenneth Arrow, Gérard Debreu et Lionel McKenzie, pour démontrer rigoureusement l’existence d’un équilibre général, sous des hypothèses précises.

Un marché qui n’existe pas. Le tâtonnement suppose que personne n’échange avant que les prix d’équilibre soient trouvés, ce qu’aucun marché réel ne fait. Dans les années 1970, les travaux de Sonnenschein, Mantel et Debreu ont montré que les hypothèses habituelles ne suffisent pas à garantir que le tâtonnement converge vers l’équilibre. Les économistes de l’école autrichienne, héritiers de Menger, reprochent aussi au modèle d’ignorer le temps, l’incertitude et la découverte progressive de l’information par les prix.

Libéral ou socialiste ? L’économie pure de Walras a servi à démontrer les propriétés de la concurrence, mais son économie sociale prévoit la nationalisation des terres, la régulation des monopoles naturels par l’État et la démocratisation du capital par le crédit. Ses spécialistes ne s’accordent pas : Pierre Dockès y voit un « socialisme singulier », Michel Herland un auteur surtout libéral, Jean-Pierre Potier un « socialiste libéral ». Pareto, son successeur, jugeait cette économie sociale métaphysique et ne l’a pas reprise.

Ce qu’il en reste aujourd’hui

L’équilibre général est devenu le cadre de référence de la microéconomie et, par la synthèse néoclassique de Hicks et Paul Samuelson, d’une grande partie de la macroéconomie. Les modèles d’équilibre général calculable, utilisés pour chiffrer les effets d’un accord commercial ou d’une réforme fiscale, et une partie des modèles qu’emploient les banques centrales en descendent. Joseph Schumpeter tenait Walras pour le plus grand de tous les économistes, et l’historien de la pensée Mark Blaug estimait qu’il était peut-être, après Ricardo et Marx, l’économiste du XIXe siècle le plus lu.

Les critiques ont pourtant porté : depuis la crise de 2008, les modèles d’équilibre sont accusés de mal représenter la finance, les déséquilibres durables et les crises. Le débat sur la loi de Walras reste vivant chez les héritiers de Keynes : un excès de demande de monnaie ou d’actifs sûrs peut avoir pour contrepartie un excès d’offre de biens et de travail, c’est-à-dire du chômage.

Ce que ça change pour un investisseur ou un trader

Walras apprend d’abord à penser les marchés ensemble. Une hausse des taux directeurs ne touche pas seulement les obligations : elle modifie le prix relatif des actions, de l’immobilier, des devises et des matières premières. La loi de Walras en donne la version comptable : un excès de demande quelque part a sa contrepartie ailleurs.

Le tâtonnement a aussi une forme concrète : le fixing d’ouverture et de clôture des bourses européennes, où les ordres s’accumulent dans le carnet d’ordres sans être exécutés, avant qu’un prix unique soit calculé. En séance, en revanche, les échanges se font hors équilibre, à chaque instant. L’équilibre walrasien est donc une référence théorique, comme l’hypothèse d’efficience des marchés, et non une description de ce qui se passe à l’écran : les écarts entre les deux sont précisément le terrain du trader.

Questions fréquentes

Qu’a apporté Léon Walras à l’économie ?

Léon Walras a créé la théorie de l’équilibre général : il a montré, dans ses Éléments d’économie politique pure (1874-1877), comment décrire tous les marchés d’une économie par un système d’équations interdépendantes. Il est aussi l’un des trois découvreurs de l’utilité marginale, avec Jevons et Menger.

Qu’est-ce que le tâtonnement walrasien ?

Le tâtonnement walrasien est le processus imaginé par Walras pour expliquer la formation des prix : des prix sont annoncés à titre d’essai, augmentés quand la demande dépasse l’offre et baissés dans le cas inverse, et les échanges n’ont lieu qu’une fois l’équilibre atteint sur tous les marchés.

Léon Walras était-il libéral ?

Walras défendait la libre concurrence comme idéal scientifique, mais il voulait que l’État rachète les terres, gère ou régule les monopoles naturels et que le crédit démocratise le capital. Ses spécialistes le classent tantôt parmi les libéraux, tantôt parmi les socialistes ; Jean-Pierre Potier le qualifie de « socialiste libéral ».

Pourquoi Walras a-t-il enseigné en Suisse ?

Sans diplôme de l’enseignement supérieur et défenseur d’une économie mathématique mal reçue par les économistes français, Walras ne pouvait obtenir de chaire en France. Le radical vaudois Louis Ruchonnet lui a proposé en 1870 la chaire d’économie politique de Lausanne, qu’il a occupée jusqu’en 1892.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne) · Trader depuis 1994

Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.

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