William Stanley Jevons : biographie, idées et héritage
William Stanley Jevons (1835-1882) a fondé la valeur sur l’utilité marginale en 1871 et montré en 1865 qu’une machine économe peut accroître la consommation.

Qui était William Stanley Jevons ?
William Stanley Jevons (1835-1882) est un économiste et logicien anglais, l’un des trois pères de la révolution marginaliste avec Carl Menger et Léon Walras. Dans The Theory of Political Economy (1871), il affirme que la valeur d’un bien dépend entièrement de son utilité, et non du travail qu’il a coûté, et soutient que l’économie, parce qu’elle traite de quantités, doit s’écrire en mathématiques.
Le public de son temps l’a pourtant d’abord connu pour un livre sur l’énergie, The Coal Question (1865), où il prédit l’épuisement du charbon britannique et énonce ce qu’on appelle aujourd’hui le paradoxe de Jevons. Pionnier des indices de prix et inventeur d’une machine à raisonner, il est mort noyé à quarante-six ans, laissant inachevé un grand traité.
William Stanley Jevons en résumé
William Stanley Jevons a renversé la théorie classique de la valeur : un bien vaut par l’utilité de sa dernière unité, que Jevons appelle le « degré final d’utilité », et cette utilité décroît à mesure que la quantité possédée augmente. Il en a tiré une théorie mathématique de l’échange, où le rapport des prix reflète le rapport des utilités marginales. Économiste des chiffres autant que des équations, il a construit l’un des premiers indices de prix, montré que les gains d’efficacité énergétique peuvent accroître la consommation de charbon au lieu de la réduire, et cherché une cause physique aux crises commerciales.
- Naissance : 1er septembre 1835 à Liverpool (Angleterre)
- Mort : 13 août 1882, noyé en se baignant sur la côte du Sussex, entre Bexhill et Hastings (Angleterre)
- Nationalité : britannique
- Courant ou école : marginalisme, cofondateur de l’école néoclassique
- Œuvres principales : The Coal Question (1865) ; The Theory of Political Economy (1871) ; The Principles of Science (1874)
- Distinctions : membre de la Royal Society (1872)
- Idée la plus connue : l’utilité marginale décroissante et le paradoxe de Jevons
De la Monnaie de Sydney aux chaires de Manchester et de Londres
William Stanley Jevons naît le 1er septembre 1835 à Liverpool, dans une famille unitarienne ; son père, Thomas Jevons, est marchand de fer. En 1847, la crise qui suit la fièvre des chemins de fer ruine l’entreprise paternelle. En 1851, Jevons entre à l’University College de Londres, où il étudie la chimie et la botanique et suit les cours de logique d’Augustus De Morgan.
En 1854, sans avoir achevé ses études, il accepte pour aider sa famille un poste d’essayeur à la nouvelle Monnaie de Sydney, créée après la découverte d’or en Australie. Pendant cinq ans, il étudie seul la météorologie, la géologie et l’économie. Convaincu d’avoir pour mission de comprendre les lois de la société, il rentre en Angleterre en 1859.
Revenu à l’University College, il obtient sa licence puis sa maîtrise. Dès 1860, il écrit à son frère avoir trouvé la vraie théorie de l’économie : plus on consomme d’un bien, moins la dernière portion apporte d’utilité. Sa communication de 1862 à la British Association for the Advancement of Science passe inaperçue. En 1863, il devient tuteur à Owens College, à Manchester, et publie A Serious Fall in the Value of Gold ; en 1865, The Coal Question le rend célèbre. En 1866, il y est nommé professeur de logique et de philosophie morale et titulaire de la chaire Cobden d’économie politique. Il épouse en 1867 Harriet Ann Taylor, fille du fondateur du Manchester Guardian.
Les années de Manchester sont les plus fécondes : The Theory of Political Economy en 1871, puis The Principles of Science en 1874, classique de la méthode scientifique. En 1869, il fait construire un « piano logique » à touches, présenté à la Royal Society en 1870, qui tire mécaniquement les conclusions d’un ensemble de prémisses. Élu à la Royal Society en 1872, il rejoint en 1876, pour ménager une santé fragile, la chaire d’économie politique de l’University College de Londres, dont il démissionne en 1880 pour écrire. Le 13 août 1882, il se noie en se baignant près de Hastings ; le jury d’enquête conclut à un accident.
Les idées clés
L’utilité marginale décroissante. Jevons distingue l’utilité totale d’un bien et son « degré d’utilité », c’est-à-dire la satisfaction apportée par la dernière unité, et pose une loi générale : ce degré diminue quand la quantité possédée augmente. Le premier verre d’eau d’un assoiffé vaut beaucoup, le cinquième presque rien. La valeur ne vient donc plus du travail ou du coût de production, comme chez David Ricardo et John Stuart Mill, mais de l’utilité au moment du choix. Menger et Walras font la même découverte au même moment, indépendamment, et Jevons salue publiquement en 1874 les travaux de Walras ; c’est l’objet de la fiche du guide consacrée au marginalisme, qui succède à la théorie de l’économie classique.
Une économie mathématique. L’économie traitant de quantités, elle doit selon Jevons être mathématique. Il décrit sa théorie comme une mécanique de l’utilité et de l’intérêt personnel, dans la lignée de l’utilitarisme de Jeremy Bentham. Sa théorie de l’échange en découle : à l’équilibre, le rapport d’échange de deux biens est l’inverse du rapport de leurs degrés finaux d’utilité, ce qui donne une base subjective à la loi de l’offre et de la demande.
Le paradoxe de Jevons. Dans The Coal Question, Jevons soutient qu’une machine plus économe en charbon ne fait pas baisser la consommation de charbon : en rendant l’énergie moins chère à l’usage, elle multiplie ses emplois, si bien que la consommation totale augmente. La machine à vapeur de Watt, bien plus efficace que celle de Newcomen, avait ainsi fait exploser la demande de charbon. On parle aujourd’hui d’« effet rebond » ; il y a paradoxe de Jevons quand ce rebond dépasse l’économie réalisée.
Les indices de prix. Dans A Serious Fall in the Value of Gold (1863), Jevons veut mesurer de combien les découvertes d’or en Californie et en Australie ont fait monter les prix. Il résume pour cela les variations de prix de nombreuses marchandises en un seul chiffre, un nombre indice, technique dont il est l’un des pionniers. La « formule de Jevons », une moyenne géométrique des variations de prix, sert encore à calculer les indices élémentaires de nombreux indices des prix à la consommation, par exemple à Statistique Canada depuis 1995. C’est sur ces indices que repose la mesure de l’inflation.
Les crises et les taches solaires. Pour Jevons, les crises ont des causes repérables. En 1875, devant la British Association, il relie le prix du blé au cycle des taches solaires ; en 1878, dans la revue Nature, il étend l’idée aux crises : l’activité solaire agirait sur le climat, donc sur les récoltes, puis sur le commerce. L’explication n’a pas résisté, mais la démarche annonce l’étude statistique des cycles.
Une œuvre en contexte : The Coal Question (1865)
Au début des années 1860, la puissance britannique repose sur le charbon. Le libre-échange, et notamment la clause du traité franco-britannique de 1860, dit Cobden-Chevalier, qui garantit pour plusieurs années la libre exportation du charbon, pousse la consommation à la hausse. Jevons, alors jeune enseignant à Owens College, s’empare de la question et publie en 1865 The Coal Question ; An Inquiry Concerning the Progress of the Nation, and the Probable Exhaustion of Our Coal Mines.
Le raisonnement est statistique. Depuis quatre-vingts ans, la production britannique croît d’environ 3,5 % par an, soit 41 % par décennie. Si ce rythme se maintient, elle passera d’environ 100 millions de tonnes en 1865 à plus de 2,6 milliards cent ans plus tard, et les réserves estimées par les géologues, quelque 90 milliards de tonnes, ne suffiront pas. Bien avant l’épuisement, il faudra creuser plus profond, le charbon renchérira et l’industrie britannique perdra son avantage. Sceptique sur les énergies de substitution, il ne propose qu’une mesure : profiter de la prospérité présente pour rembourser la dette publique.
Le 17 avril 1866, John Stuart Mill, alors député, le cite à la Chambre des communes pour plaider la réduction de la dette nationale par la génération qui dispose encore d’un charbon abondant, et une commission royale est chargée d’examiner la question. La suite lui a donné raison et tort : la production britannique a bien culminé, en 1913, mais à 292 millions de tonnes, environ la moitié de son extrapolation, et Jevons n’avait anticipé ni le pétrole ni le gaz naturel. Il avait en revanche prévu l’essor industriel des États-Unis.
Les critiques et les débats
Peut-on mesurer l’utilité ? Les calculs de Jevons additionnent et soustraient plaisirs et peines, ce qui suppose une utilité cardinale. Ses défenseurs rappellent qu’il passait par les prix observés, non par une mesure directe. Mais Vilfredo Pareto au début du XXe siècle, puis John Hicks dans les années 1930, ont montré qu’il suffit de classer les préférences, sans les chiffrer : l’utilité ordinale a remplacé l’utilité cardinale de Jevons dans la théorie du consommateur.
Une théorie qui oublie les coûts. En affirmant que la valeur dépend « entièrement » de l’utilité, Jevons s’est beaucoup moins intéressé à la production et à ses coûts, relève l’encyclopédie Econlib. Alfred Marshall, qui rendit compte de la Theory dès 1872, contesta dans une note de 1874 la nouveauté que Jevons revendiquait et son prétendu renversement de Mill ; sa propre synthèse fera de l’utilité et du coût les deux lames d’une même paire de ciseaux. Quant à la priorité de la découverte, John Neville Keynes l’attribuait dès 1911 à l’Allemand Hermann Heinrich Gossen, dont Jevons ne connut le livre qu’après 1871.
Des prévisions fragiles. The Coal Question sous-estimait la réaction des prix : une énergie qui renchérit pousse à l’économiser et à lui trouver des substituts. Quant à la théorie des taches solaires, elle a attiré l’attention de la presse et fait naître le mot ironique sunspottery, et aucune étude ultérieure n’a établi d’influence du Soleil sur le cycle des affaires.
Un homme de son temps. Spécialiste de Jevons, Bert Mosselmans relève dans ses écrits sur le travail des préjugés de classe, de sexe et de race (envers les Irlandais notamment), la bourgeoisie victorienne servant d’étalon ; il souhaitait par exemple interdire le travail en usine aux mères d’enfants de moins de trois ans. Il défendait pourtant l’éducation et l’amélioration de la condition ouvrière.
Ce qu’il en reste aujourd’hui
Le raisonnement à la marge est devenu le cœur de la microéconomie : choisir, c’est comparer le gain et le coût de la dernière unité. L’économétrie a, de son côté, réalisé son vœu d’une économie chiffrée et testée sur des données. John Maynard Keynes, qui lui a consacré une conférence pour son centenaire, saluait en lui un pionnier de l’économie statistique.
Le paradoxe de Jevons, lui, revient à chaque débat sur l’efficacité énergétique. Certains en concluent qu’il faut doubler les gains d’efficacité de taxes ou de quotas ; d’autres, comme Kenneth Gillingham et ses coauteurs dans Nature en 2013, jugent l’effet rebond surestimé. En 2025, l’arrivée de modèles d’intelligence artificielle moins coûteux à faire tourner a relancé la question : une IA moins gourmande fera-t-elle baisser ou monter la demande de calcul et d’électricité ?
Ce que ça change pour un investisseur ou un trader
Jevons apprend d’abord que le prix se forme à la marge. Le cours ne reflète pas la valeur moyenne d’un actif pour tous ses détenteurs, mais l’arbitrage du dernier acheteur et du dernier vendeur prêts à traiter, visible dans le carnet d’ordres.
Son paradoxe donne ensuite une grille de lecture des matières premières énergétiques : un gain d’efficacité n’annonce pas forcément une baisse de la demande, il peut au contraire l’élargir. Le raisonnement vaut pour le pétrole, le gaz ou l’électricité des centres de données ; tout dépend de l’élasticité de la demande, c’est-à-dire de sa sensibilité au prix. Enfin, ses travaux rappellent deux précautions : un indice d’inflation dépend de la formule qui le calcule, et une corrélation trouvée dans de longues séries, comme celle des taches solaires et des crises, peut n’être qu’une coïncidence.
Questions fréquentes
Qu’a apporté William Stanley Jevons à l’économie ?
William Stanley Jevons a établi, avec Carl Menger et Léon Walras, la théorie de l’utilité marginale : dans The Theory of Political Economy (1871), il montre que la valeur d’un bien dépend de l’utilité de sa dernière unité. Il a aussi été un pionnier des indices de prix, de l’économie mathématique et de l’économie de l’énergie.
Qu’est-ce que le paradoxe de Jevons ?
Le paradoxe de Jevons désigne la situation où un progrès technique qui permet d’utiliser une ressource plus efficacement accroît sa consommation totale au lieu de la réduire, parce que la baisse du coût d’usage multiplie les emplois. Jevons l’a décrit en 1865 à propos du charbon dans The Coal Question.
Jevons était-il libéral ?
Sa théorie part des choix individuels, mais Jevons refusait les dogmes. Dans The State in Relation to Labour (1882), il juge qu’il n’existe pas de règle fixe et que chaque intervention de l’État doit être examinée selon ses mérites. Selon Friedrich Hayek, cette position a peut-être marqué la fin de l’ère libérale des principes ; d’autres lecteurs, comme Sandra Peart, le jugent plus individualiste que Mill.
Quel livre lire de Jevons ?
Le livre essentiel est The Theory of Political Economy (1871), dont la traduction française réalisée par Léon Walras, longtemps restée inédite, a été publiée en 2022 par Nicolas Chaigneau et Jean-Pierre Potier. La Monnaie et le mécanisme de l’échange, traduit dès 1876, est un exposé accessible, écrit pour le grand public.
Pour aller plus loin
Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.
Découvrir mon parcours









La formation complète Gratuit
Le trading commence par les bons outils.
- La formation complète à la plateforme
- Mes Graphiques & Espaces de travail : accès exclusif à mes indicateurs, modèles et réglages personnalisés
- Configuration guidée, pas à pas
Quand vous serez prêt Pour aller plus loin
Formations, séminaires, webinaire et coaching privé. Je vous accompagne personnellement.
Découvrir l’École