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John Law : biographie, méthode et pari perdu du père du Système

Joueur écossais condamné à mort, théoricien de la monnaie puis maître des finances françaises en 1720, John Law a perdu son système à Paris et, la même année, un pari colossal à Londres.

John Law : Le joueur qui voulait payer la dette de la France en actions

Qui était John Law ?

John Law (1671-1729) est un financier et économiste écossais, devenu en 1720 contrôleur général des finances de France, qui fonda à Paris une banque d’émission et la Compagnie des Indes, et tenta de résorber la dette de Louis XIV en l’échangeant contre des actions. Son « Système » provoqua la première grande bulle boursière française, puis son effondrement en 1720.

Cette fiche raconte l’homme, le joueur et le spéculateur. L’histoire du Système lui-même, chiffres et chronologie, est faite en détail dans notre page sur la faillite du système de Law : on ne la répète ici qu’en bref. Ce qu’on y ajoute, c’est le versant privé, moins connu, d’un homme qui pariait sur les marchés avec la même assurance que sur les dés, et qui s’est trompé dans les deux sens à la fois.

John Law en résumé

Fils d’un orfèvre-banquier d’Édimbourg, condamné à mort à Londres pour un duel, évadé, joueur de profession sur le continent, John Law convainc en 1716 le Régent Philippe d’Orléans de le laisser fonder une banque. En quatre ans, il prend la monnaie, le commerce colonial, la perception des impôts et la dette du royaume. En décembre 1720, il quitte la France presque sans rien, et meurt pauvre à Venise neuf ans plus tard.

  • Famille : Les pionniers
  • Naissance : 21 avril 1671, Édimbourg (Écosse)
  • Mort : 21 mars 1729, Venise
  • Nationalité : écossaise
  • Marchés : jeux de hasard, billets de banque, actions de la Compagnie des Indes, actions anglaises, change
  • Style : théoricien qui opère lui-même ; paris de grande taille sur des issues jugées improbables
  • Coup le plus célèbre : la prise de contrôle des finances françaises en 1719, qui porte l’action de la Compagnie des Indes d’environ 500 à 10 000 livres
  • Livres : Money and Trade Considered, with a Proposal for Supplying the Nation with Money (Édimbourg, 1705), plusieurs mémoires et projets financiers

La vie de John Law : de la potence au palais Mazarin

John Law naît à Édimbourg le 21 avril 1671, dans une famille d’orfèvres et de banquiers. Son père, William, a acheté le domaine de Lauriston, près d’Édimbourg. Le fils entre à quatorze ans dans l’affaire familiale et y apprend la banque, jusqu’à la mort du père en 1688. Il part alors pour Londres, mène grand train et perd de grosses sommes au jeu.

Le 9 avril 1694, à Bloomsbury Square, il tue en duel Edward Wilson, dit « Beau » Wilson, d’un seul coup d’épée. Jugé à l’Old Bailey pour meurtre, il est condamné à mort ; la peine est commuée, mais la famille de la victime le fait retenir en prison, et il s’évade pour gagner le continent. Commencent dix années d’errance entre les Provinces-Unies, la France et l’Italie, où il vit du jeu et de la spéculation, en joueur qui calcule les probabilités plutôt qu’en joueur qui espère, deux siècles et demi avant qu’Edward Thorp ne fasse de même au blackjack. Il partage sa vie avec Lady Katherine Knollys, fille d’un comte anglais, dont il a deux enfants.

En 1705, de retour en Écosse, il publie Money and Trade Considered et propose au Parlement écossais une banque émettant du papier gagé sur la terre. Le projet est rejeté. Law repart, propose ses plans à plusieurs cours, et s’installe à Paris en 1714. La mort de Louis XIV, le 1er septembre 1715, lui donne son interlocuteur : le Régent.

Viennent alors la Banque générale (mai 1716), la Compagnie d’Occident (août 1717), la Banque royale (décembre 1718), la Compagnie des Indes (mai 1719). Law se convertit au catholicisme le 17 septembre 1719, entre à l’Académie des sciences en décembre et devient contrôleur général des finances le 5 janvier 1720. Il achète le palais Mazarin, rue de Richelieu, une bonne part de la place Vendôme et plusieurs terres, dont Tancarville, Guermantes et Valençay. On le dit l’homme le plus riche d’Europe.

Le retournement de 1720 est raconté dans notre page sur la faillite du Système. Law quitte Paris en décembre 1720, arrive à Bruxelles le 22, erre de Venise à Copenhague, vit plusieurs années à Londres, puis retourne à Venise, où il meurt d’une pneumonie le 21 mars 1729, pauvre, en joueur qui fréquente encore les tables. Sa pierre tombale se trouve aujourd’hui dans l’église San Moisè.

Quelle était la méthode de John Law ?

Law a deux méthodes, et il les mélange. La première est celle d’un économiste. La prospérité, soutient-il en 1705, dépend de la quantité de monnaie en circulation : un pays qui manque de métal manque de crédit, donc d’activité. La monnaie n’a pas besoin d’être de l’or ; il suffit qu’on lui fasse confiance. De là le Système : une banque qui émet des billets, une compagnie qui reprend la dette publique en échange de ses actions, et des actions qui deviennent elles-mêmes une forme de monnaie. C’est une version précoce, et poussée à l’extrême, de la théorie quantitative de la monnaie lue à l’envers : augmenter la quantité pour augmenter l’activité.

La seconde est celle d’un joueur. Avant d’être ministre, Law a vécu du jeu, et l’historien Larry Neal relève qu’une constante de ses paris privés était de miser de grosses sommes sur des issues qu’il savait peu probables. Il transpose l’habitude sur les marchés, en pariant sur les cours des actions de Londres comme il pariait aux tables de jeu, et toujours en grand.

Comme opérateur, enfin, il intervient sur son propre titre. La Compagnie achète et vend ses actions pour tenir le cours, ouvre des souscriptions successives, accepte des paiements en billets que la banque imprime. Le 5 mars 1720, elle garantit le rachat de l’action à 9 000 livres : chaque action devient convertible en billets à cours fixe. Un trader y reconnaîtra ce qu’aucune banque centrale ne fait plus volontiers : défendre deux prix à la fois, celui de l’actif et celui de la monnaie.

Quel est le coup le plus célèbre de John Law ?

Le coup de Law, c’est l’été 1719. En quelques mois, la Compagnie des Indes obtient la frappe des monnaies, la ferme générale des impôts, puis la reprise de la dette de l’État, payée en actions nouvelles. Chaque émission se souscrit en billets que la Banque royale fournit à mesure. L’action, émise à 500 livres en 1717, vaut environ 1 000 livres à la mi-juillet 1719 et atteint 10 000 livres en octobre. On s’arrache les titres rue Quincampoix, au point qu’il faudra fermer la rue aux transactions en mars 1720.

Pour Law, c’est la démonstration de sa théorie : la dette de Louis XIV, un poids mort, devient le capital d’une entreprise dont tout Paris veut une part. Pour le marché, c’est la première bulle d’actions de l’histoire française. Le détail des cours, des émissions et de la réglementation, puis l’effondrement de 1720, sont racontés dans notre page sur le système de Law ; Londres suivra la même pente quelques mois plus tard avec la bulle des mers du Sud.

Quelle a été la pire erreur de John Law ?

Sa pire erreur publique est le choix de mars 1720 : garantir à la fois le cours de l’action et la valeur du billet, ce qui revient à transformer chaque action en billet et à imprimer sans limite. Sa pire erreur privée est moins connue, et mieux chiffrée. Elle se joue à Londres.

En août 1719, en pleine ascension du Système, Law conclut avec Thomas Pitt, Lord Londonderry, un contrat formalisé en septembre : il s’engage à livrer le 25 août 1720 pour 100 000 livres sterling de nominal d’actions de la Compagnie anglaise des Indes orientales, au cours de 180. C’est une vente à terme, autrement dit un pari à la baisse sur la Bourse de Londres, assorti de dépôts de garantie supplémentaires de 10 000 livres sterling à chaque hausse de 10 % au-dessus de 180. Le pari a peut-être servi à régler une dette liée à la vente du diamant Pitt, acheté par le Régent ; l’ambassadeur britannique, Lord Stair, rapporte surtout que Law se vantait de pouvoir faire baisser à volonté les actions de la Compagnie anglaise, et Neal n’exclut pas le simple orgueil.

Puis Londres entre à son tour dans la folie de 1720. Le 25 août 1720, l’action de la Compagnie des Indes orientales clôture à 340, presque le double du prix convenu. Réglé en espèces, l’écart aurait coûté 160 000 livres sterling. Il est réglé par livraison de titres achetés plus cher encore, pour 372 762 livres sterling selon le compte de son agent, et deux autres contrats du même type, pour 75 000 livres de nominal, portent le total que Law doit à Londonderry à 541 043 livres sterling à la fin de 1720. Larry Neal résume : Law perd plus de 500 000 livres sterling au moment même où son système s’effondre à Paris. L’homme qui faisait monter Paris avait vendu Londres.

Le 24 mai 1721, il écrit à un correspondant de Gênes, qui avait perdu en suivant ses conseils, qu’il en est désolé, qu’il a fait la même chose lui-même et qu’il n’est « pas maître des événements ». La lettre est conservée à la bibliothèque Méjanes, à Aix-en-Provence.

Qu’a ajouté la légende à l’histoire de John Law ?

La légende hésite entre deux portraits, l’escroc et le génie, et les deux sont faux. Law n’a pas fui avec la caisse : il quitte la France en décembre 1720 presque démuni, ses biens restent sur place et l’État les reprend, et il meurt pauvre. Il n’était pas non plus un prophète incompris : son système a échoué pour des raisons qu’il aurait pu prévoir, et qu’un contemporain, Richard Cantillon, avait prévues en gagnant beaucoup d’argent.

Autre idée reçue : Law aurait inventé le papier-monnaie. La Banque d’Angleterre émettait des billets depuis 1694, et la Suède avant elle. Sa nouveauté est ailleurs : faire d’une banque d’émission et d’une compagnie cotée un seul instrument de gestion de la dette publique. Quant au titre de « duc d’Arkansas » qu’on lui prête parfois aux États-Unis, aucune source documentaire ne l’atteste. Le mot « millionnaire », enfin, est daté d’ordinaire de cette époque, sans qu’on en connaisse le premier emploi.

Ce que le public ignore le plus souvent, c’est le pari de Londres. Il dit pourtant beaucoup de l’homme : le théoricien qui voulait remplacer l’or par la confiance était aussi un parieur qui misait sur les marchés des autres, et qui perdit sur les deux tableaux la même année.

Que peut apprendre un trader de John Law ?

Law enseigne d’abord qu’on peut avoir raison sur le fond et tout perdre sur la mise en œuvre. Sa vision de la monnaie fiduciaire a fini par l’emporter, deux siècles plus tard ; sa gestion du levier, des engagements et des corrélations l’a ruiné en quelques mois.

  • Ne jamais défendre deux prix à la fois : un actif et la monnaie qui le paie ne peuvent pas être fixés ensemble.
  • Se méfier des positions courtes à long terme dans un marché en hausse générale : un an de terme suffit à rencontrer la bulle des autres.
  • Additionner ses risques : Law était long de Paris par fonction et court de Londres par pari, deux marchés qui ont bougé contre lui la même année.
  • Considérer les appels de marge prévus au contrat comme une dépense certaine, pas comme une hypothèse.
  • Se rappeler qu’on n’est pas maître des événements, ce que Law a écrit lui-même un an trop tard.

Quels livres lire sur John Law ?

  • John Law, Money and Trade Considered, with a Proposal for Supplying the Nation with Money, Édimbourg, 1705 ; ses écrits ont été réunis en français dès 1790 sous le titre Œuvres de J. Law (Paris, Buisson).
  • Antoin E. Murphy, John Law : Economic Theorist and Policy-Maker, Oxford, Clarendon Press, 1997 ; en français : John Law : économiste et homme d’État, Bruxelles, P.I.E. Peter Lang, 2007. La biographie intellectuelle de référence.
  • James Buchan, John Law : A Scottish Adventurer of the Eighteenth Century, Londres, MacLehose Press, 2018 : la biographie la plus complète sur l’homme, ses terres et ses dettes.
  • Larry Neal, “I Am Not Master of Events” : The Speculations of John Law and Lord Londonderry in the Mississippi and South Sea Bubbles, New Haven, Yale University Press, 2012 : l’histoire du pari de Londres.
  • Edgar Faure, La Banqueroute de Law : 17 juillet 1720, Paris, Gallimard, 1977 : le grand récit français du Système.
  • Arnaud Orain, La Politique du merveilleux : une autre histoire du système de Law, 1695-1795, Paris, Fayard, 2018.

Questions fréquentes sur John Law

John Law est-il mort ruiné ?

Oui. Après avoir été tenu pour l’homme le plus riche d’Europe, il quitte la France en décembre 1720 en laissant ses biens derrière lui, perd plus de 500 000 livres sterling sur un pari à Londres la même année et meurt pauvre à Venise le 21 mars 1729.

Qu’est-ce que le système de Law, en bref ?

C’est l’expérience menée en France de 1716 à 1720 : une banque qui émet des billets, une compagnie coloniale qui reprend la dette de l’État contre ses actions, et l’union des deux. L’action monte d’environ 500 à 10 000 livres, puis s’effondre en 1720. Notre page sur la faillite du système de Law en donne le détail.

Pourquoi John Law a-t-il été condamné à mort ?

Parce qu’il a tué en duel Edward Wilson, le 9 avril 1694, à Londres. Condamné pour meurtre à l’Old Bailey, il voit sa peine commuée, reste détenu à la demande de la famille de la victime, puis s’évade et passe sur le continent.

John Law a-t-il inventé le papier-monnaie ?

Non. Des billets circulaient déjà en Suède et en Angleterre, où la Banque d’Angleterre en émettait depuis 1694. L’innovation de Law est d’avoir lié une banque d’émission, une compagnie cotée et la dette publique dans un même système.

Pour aller plus loin

  • L’illusion de contrôle, le biais d’un homme qui croyait tenir à la fois une monnaie, une Bourse et un pari à Londres
L’auteur

Benoist Rousseau

Sièges CME & CBOT · Trader depuis 1994

Benoist Rousseau est trader, membre du Chicago Mercantile Exchange (CME) et du Chicago Board of Trade (CBOT), spécialiste en histoire économique formé à la Sorbonne et pédagogue expérimenté. Il a ainsi créé son École de Trading en 2022.
Fort de plus de 30 ans d’expérience sur les futures CME, il partage analyses de séance, replays de trades commentés, psychologie et gestion du risque — sans signaux ni promesses, du trading brut et sans filtre.

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