Qu’est-ce que la loi des débouchés de Jean-Baptiste Say ?

Qu’est-ce que la loi des débouchés ?
Les chefs d’entreprise le disent depuis toujours : le difficile n’est pas de produire, c’est de vendre. Jean-Baptiste Say le notait déjà en ouverture de son chapitre « Des débouchés », pour aussitôt les contredire. Sa thèse tient en une phrase, qu’il présentait lui-même comme un paradoxe : c’est la production qui ouvre des débouchés aux produits.
Le raisonnement est simple. Pour acheter, il faut un revenu, et ce revenu vient de ce que l’on a produit et vendu. Le fermier achète d’autant plus d’étoffes que sa récolte a été bonne ; le marchand d’étoffes ne peut acheter le blé du fermier qu’avec ce que lui rapportent ses étoffes. La monnaie ne fait que passer de main en main entre deux échanges. Une marchandise peut donc être produite en trop par rapport aux autres ; l’économie tout entière, selon Say, ne peut pas produire durablement trop de tout.
La formule « l’offre crée sa propre demande », qu’on lui prête souvent, n’est pas de lui. On la trouve chez Keynes, qui l’employait en 1936 pour résumer la pensée classique et mieux la réfuter. Il arrive aux économistes, comme aux autres, de citer surtout ceux qu’ils combattent, et de les citer à leur façon.
Citation sur la loi des débouchés
« L’argent ne remplit qu’un office passager dans ce double échange ; et les échanges terminés, il se trouve toujours qu’on a payé des produits avec des produits. »
Jean-Baptiste Say, Traité d’économie politique, livre I, chapitre XV (4e édition, 1819)
La loi des débouchés en résumé
La loi des débouchés, appelée aussi loi de Say, est le principe exposé par Jean-Baptiste Say dans son Traité d’économie politique (1803) : en dernière analyse, les produits s’échangent contre des produits. Chaque production distribue les revenus qui permettent d’acheter d’autres productions, et la monnaie n’est qu’un intermédiaire entre deux échanges. Say en déduit qu’une surproduction peut frapper certaines marchandises, mais pas l’ensemble de l’économie de façon durable : si des produits ne se vendent pas, c’est que d’autres manquent.
Défendue par Ricardo, contestée dès 1819 et 1820 par Sismondi et Malthus, elle a été résumée et rejetée par Keynes en 1936. Elle reste au cœur du débat entre ceux qui expliquent les crises par l’offre et ceux qui les expliquent par la demande.
Jean-Baptiste Say et le contexte
Jean-Baptiste Say (1767-1832) naît à Lyon. Commis de banque, il séjourne jeune en Angleterre, où il observe la révolution industrielle. Son Traité d’économie politique, publié en 1803, veut mettre en ordre et diffuser en France les idées d’Adam Smith, en les complétant : Say rattache la valeur à l’utilité, et il est l’un des premiers économistes à faire de l’entrepreneur, celui qui organise la production, un personnage central.
Membre du Tribunat sous le Consulat, il en est écarté en 1804, après avoir refusé de remanier son livre dans le sens que souhaitait Bonaparte, plus favorable au protectionnisme et à la réglementation. Il se fait alors filateur de coton à Auchy, dans le Pas-de-Calais. La deuxième édition du Traité ne paraît qu’en 1814, sous la Restauration. Suivent le Catéchisme d’économie politique (1815), une chaire d’économie industrielle au Conservatoire des arts et métiers (1819), les Lettres à M. Malthus (1820), le Cours complet d’économie politique pratique (1828-1829) et, en 1830, la chaire d’économie politique créée pour lui au Collège de France.
La loi des débouchés figure dès la première édition du Traité ; Say la développe dans les suivantes, en répondant à ses contradicteurs. Les citations de cette fiche viennent de la quatrième édition (1819), livre I, chapitre XV, « Des débouchés ». L’idée n’appartient d’ailleurs pas au seul Say : en Angleterre, James Mill l’expose en 1808 dans Commerce Defended, en écrivant que la production des marchandises est la cause qui crée un marché pour les marchandises produites. David Ricardo l’adopte.
Les idées clés
Les produits s’achètent avec des produits. L’acheteur ne paie qu’avec la valeur de ce qu’il a lui-même produit, ou de ce que ses capitaux et ses terres ont produit. D’où la formule de Say : « c’est la production qui ouvre des débouchés aux produits ». Il l’illustre par l’histoire : si l’on achète en France, dans une année, six ou huit fois plus de choses que sous le règne de Charles VI, c’est qu’on y produit six ou huit fois plus.
La monnaie, simple voiture. Pour Say, « l’argent n’est que la voiture de la valeur des produits ». Le commerçant qui dit que la vente ne va pas parce que l’argent est rare « prend le moyen pour la cause » : il faudrait dire que la vente ne va pas parce que les autres produits sont rares. Quand la monnaie manque aux affaires, les négociants y suppléent par des billets, des effets de commerce ou des compensations de créances.
Des engorgements partiels, pas général. Say ne nie pas l’existence de marchandises invendues. Il les explique par un déséquilibre entre secteurs : « Certains produits surabondent, parce que d’autres sont venus à manquer. » Si beaucoup de gens ont moins acheté, c’est qu’ils ont moins gagné. Pour qu’un tel déséquilibre dure, il faut selon lui une cause extérieure, désastre naturel ou politique, ou maladresse des gouvernements ; sinon, les capitaux se portent vers les productions restées en retard.
Quatre conséquences. Say en tire lui-même quatre leçons. Plus les producteurs sont nombreux et les productions variées, plus les débouchés sont vastes. Chacun a donc intérêt à la prospérité de tous, ville et campagne, province et province, nation et nation voisine. Importer des marchandises étrangères ne nuit pas à l’industrie nationale, puisqu’on les paie, en fin de compte, avec des produits nationaux. Enfin, encourager la consommation ne sert pas le commerce : il s’agit moins de donner l’envie de consommer que d’en procurer les moyens. Sa conclusion a le mérite de la netteté : « ce sont les mauvaises administrations qui excitent à consommer : les bonnes excitent à produire ».
Un exemple tiré de Say : la France de 1811 à 1813
Say donne lui-même un exemple tiré de son temps. En France, en 1811, 1812 et 1813, en pleines guerres de l’Empire et sous le Blocus continental, le prix des denrées coloniales, du blé et de plusieurs autres produits atteint des niveaux exorbitants, tandis que beaucoup d’autres marchandises se vendent mal et à vil prix. Il y voit l’illustration de sa thèse : non pas une surproduction générale, mais des pénuries entretenues par des causes extérieures, à côté de marchandises qui ne trouvent pas de contrepartie.
Il répond de la même façon à Sismondi, qui citait les marchandises anglaises invendues au Brésil comme preuve qu’on peut trop produire. Si le Brésil produisait assez pour acheter ces marchandises, elles ne s’y entasseraient pas ; et si l’Angleterre ne fermait pas ses frontières par des droits énormes, elle vendrait mieux ses propres produits. Le surplus, écrit Say, prouve l’insuffisance de la production là où il s’accumule.
Les critiques et les débats
Sismondi et Malthus. Dans ses Nouveaux principes d’économie politique (1819), Sismondi soutient qu’une production poussée sans égard pour les revenus des acheteurs peut engorger les marchés. Malthus, dans ses Principes d’économie politique (1820), défend face à Ricardo l’idée qu’une demande insuffisante peut provoquer un engorgement général. Say répond à Malthus la même année par ses Lettres à M. Malthus. Ricardo l’emporte, et l’objection disparaît presque de la littérature économique jusqu’à Keynes.
Marx. Dans Le Capital (1867), il objecte que la vente et l’achat sont deux actes séparés : celui qui vend n’est pas obligé d’acheter aussitôt. Cette séparation, que la monnaie rend possible, ouvre selon lui la possibilité des crises (voir le marxisme).
Keynes. Au chapitre 2 de la Théorie générale (1936), il écrit que, depuis Say et Ricardo, les économistes classiques enseignent que l’offre crée sa propre demande. La formule ne se trouve ni chez Say ni chez les classiques, et Keynes n’en cite pas la source. Il la rejette : un revenu épargné n’est pas forcément dépensé ni investi, et l’économie peut rester durablement au-dessous du plein emploi. Say avait prévu l’objection de la thésaurisation, en note : celui qui enterre son argent, ou son héritier, finira par le dépenser. Keynes, lui, place au centre de sa théorie ce désir de garder sa monnaie, la préférence pour la liquidité : quand ce désir gagne tout le monde à la fois, la dépense manque, et la crise s’installe (voir l’économie keynésienne).
La défense. John Stuart Mill reprend la loi dans ses Principes d’économie politique (1848), tout en admettant, dans un essai antérieur, que des engorgements peuvent survenir quand chacun cherche à vendre et que personne ne veut acheter. Les héritiers des classiques répondent que la loi de Say décrit le long terme, quand les prix et les salaires ont eu le temps de s’ajuster, et que les crises viennent souvent de chocs monétaires ou de politiques publiques plutôt que du marché lui-même. Le débat porte moins sur l’existence des crises que sur la vitesse à laquelle l’économie s’en remet seule.
Ce qu’il en reste aujourd’hui
Peu d’économistes défendent la loi de Say à la lettre et à court terme : les récessions par insuffisance de la demande sont admises par la plupart d’entre eux, et c’est sur la demande qu’agissent les banques centrales et les plans de relance quand l’activité chute. À long terme, en revanche, son idée centrale a bien vieilli : la richesse d’un pays dépend de ce qu’il est capable de produire, et l’on ne s’enrichit pas durablement en consommant. C’est le partage qu’a consacré la synthèse néoclassique : Keynes pour le court terme, les marchés pour le long terme. L’économie de l’offre, qui fait de la capacité à produire la source de la croissance, en est une parente.
Ce que ça change pour un investisseur ou un trader
Choc de demande ou choc d’offre. À chaque ralentissement revient la question qui opposait Say à Malthus : manque-t-il des acheteurs, ou manque-t-il de la production ? La réponse change tout. Un choc de demande fait en général reculer à la fois l’activité et les prix, et appelle des baisses de taux. Un choc d’offre peut faire monter les prix tout en freinant l’activité, et met les banques centrales devant un dilemme. Identifier lequel des deux est à l’œuvre, c’est déjà savoir où regarder sur la courbe des taux.
La surabondance d’un côté, la pénurie de l’autre. La leçon de 1811 vaut toujours : quand certains prix s’effondrent pendant que d’autres flambent, ce n’est pas forcément le signe d’une crise générale, mais d’un déséquilibre entre secteurs. Les écarts de prix indiquent vers où les capitaux vont se déplacer.
Le moment où l’argent ne circule plus. Say tenait la monnaie pour une simple voiture. Sur les marchés, les épisodes les plus violents sont précisément ceux où chacun veut garder ses liquidités en même temps : les ventes se font sans acheteurs, et presque tous les actifs baissent ensemble. C’est le cas que la loi des débouchés traite en note, et que Keynes a placé au centre de sa théorie.
Questions fréquentes
La loi de Say dit-elle que l’offre crée sa propre demande ?
Pas en ces termes. La formule est de Keynes (1936). Say dit que les produits s’achètent avec des produits et que toute production crée les revenus d’autres achats ; il admet des surproductions partielles.
Jean-Baptiste Say niait-il les crises ?
Non. Il reconnaissait les marchandises invendues et les mauvaises années, mais il les expliquait par un déséquilibre entre secteurs, ou par des causes politiques, et non par une surproduction générale.
Loi de Say et loi des débouchés, est-ce la même chose ?
Oui. Say parlait de « débouchés », c’est-à-dire de marchés où écouler les produits ; l’expression « loi de Say » est venue plus tard.
Qui s’est opposé à la loi de Say ?
Sismondi (1819) et Malthus (1820) de son vivant, puis Marx (1867) et surtout Keynes (1936), dont la critique a dominé l’enseignement après la Seconde Guerre mondiale.
La loi de Say est-elle encore valable ?
À long terme, l’idée que la richesse vient de la production reste largement admise. À court terme, la plupart des économistes jugent qu’une demande insuffisante peut provoquer une récession, ce que la loi, prise à la lettre, exclut.
Sources
- Jean-Baptiste Say, Traité d’économie politique, 4e édition, Paris, Deterville, 1819, tome I, livre I, chapitre XV, « Des débouchés » : fac-similé numérisé (Darwin Online).
- John Maynard Keynes, The General Theory of Employment, Interest and Money, 1936, chapitre 2, section VI : texte anglais.
- James Mill, Commerce Defended, Londres, 1808, chapitre VI.
- Thomas Robert Malthus, Principles of Political Economy, 1820 ; Jean-Baptiste Say, Lettres à M. Malthus, 1820.
- Jean-Charles Léonard Simonde de Sismondi, Nouveaux principes d’économie politique, 1819.
- Encyclopædia Universalis, « Say Jean-Baptiste (1767-1832) ».
Pour aller plus loin
Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.
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