La théorie de l’économie de l’offre va à l’encontre de la pensée économique qui veut que la croissance passe par une hausse de la demande agrégée. À la fin des années 1970, deux économistes (Robert Mundell et Arthur Laffer) ainsi qu’un journaliste conservateur du nom de Jude Wanniski, ont préconisé de revenir à un système économique recentré sur l’offre. Cette proposition est argumentée par une réduction d’impôt qui permettrait de relancer la croissance, via une relance de l’investissement. En effet, si on baisse les impôts, les actionnaires seraient alors plus enclins à réinvestir.
Du côté des travailleurs, étant moins taxés ils seraient plus motivés à travailler puisque une part moins grande leur est prise par les impôts. On pourrait donc selon eux, augmenter la productivité des ouvriers grâce à la réduction des impôts. Le surplus d’argent non pris par les impôts serait alors réinjecté dans l’économie. Cette pensée libérale a particulièrement accompagné le mandat de Ronald Reagan aux USA et a reçu beaucoup de soutien de la part des républicains de l’époque.
Quelles critiques vise l’économie de l’offre ?
Les résultats n’ont jamais été au rendez-vous avec ce type de politique. Le bon exemple est celui de la présidence de Reagan pendant laquelle, au contraire, les déficits se sont accentués. Cette politique a surtout augmenté les inégalités en sur-favorisant les riches du pays.
Citations sur l’économie de l’offre
« Les pauvres sont devenus gras et heureux, les riches se sont appauvris. C’est pour ça que nous sommes dans un tel pétrin. Tout le monde veut être pauvre, parce que ça présente tellement d’avantages ! » Jude Wanniski
Jude Wanniski
L’économie de l’offre en résumé
L’économie de l’offre (supply-side economics) soutient que la croissance dépend d’abord de la capacité et de l’envie de produire : travailler, épargner, investir, entreprendre. Pour la stimuler, elle recommande de baisser les taux marginaux d’imposition (l’impôt prélevé sur le dernier euro gagné), d’alléger les réglementations et de laisser jouer la concurrence, plutôt que de relancer la consommation par la dépense publique.
Née aux États-Unis dans les années 1970, en réaction à la stagflation que les relances keynésiennes ne parvenaient pas à réduire, elle a inspiré la politique de Ronald Reagan à partir de 1981.
Qui sont les auteurs de l’économie de l’offre, et dans quel contexte ?
Robert Mundell, économiste canadien, soutient dès 1971 (The Dollar and the Policy Mix) qu’en régime de changes flottants une fiscalité très progressive entretient la stagflation ; en 1974, il plaide pour une forte réduction d’impôt et un barème moins progressif. Il recevra en 1999 le prix Nobel d’économie, mais pour d’autres travaux : la politique monétaire et budgétaire selon les régimes de change, et les zones monétaires optimales.
Arthur Laffer popularise en 1974 la courbe qui porte son nom. Selon un récit souvent repris, il l’aurait dessinée sur une serviette lors d’un dîner à Washington avec Jude Wanniski, Dick Cheney et Donald Rumsfeld ; Laffer dit lui-même ne pas se souvenir de la serviette. Wanniski, éditorialiste au Wall Street Journal de 1972 à 1978, donne à ces idées leur audience et leur nom ; il expose sa vision dans The Way the World Works (1978). L’expression « supply side » avait été employée peu avant, en 1976, par l’économiste Herbert Stein.
Le courant se réclame de Jean-Baptiste Say, pour qui la production crée les débouchés des autres produits (Traité d’économie politique, 1803). Ses partisans citent aussi la baisse d’impôts de Kennedy, signée par Lyndon Johnson en 1964, qui ramène le taux marginal supérieur de 91 % à 70 %.
Que dit la courbe de Laffer, chiffres à l’appui ?
L’idée de départ est simple. Avec un taux d’impôt de 0 %, l’État ne perçoit rien. Avec un taux de 100 %, plus personne n’a intérêt à déclarer un revenu, et l’État ne perçoit rien non plus. Entre les deux, il existe un taux qui rapporte le plus. Au-delà de ce taux, une baisse d’impôt peut faire rentrer davantage de recettes.
Imaginons un revenu imposable de 100 taxé à 30 % : la recette est de 30. Si le taux tombe à 25 %, il faudrait que le revenu imposable monte à 120 (+20 %) pour que la recette reste de 30 ; s’il ne monte qu’à 110, la recette tombe à 27,5. Imaginons maintenant un revenu de 50 taxé à 80 %, soit une recette de 40. Si le taux passe à 60 % et que le revenu déclaré remonte à 70, parce que l’on travaille davantage et que l’on dissimule moins, la recette passe à 42.
Tout dépend donc du point de départ. La courbe ne dit pas qu’une baisse d’impôt rapporte toujours ; elle dit qu’elle peut rapporter quand les taux sont très élevés. Le désaccord porte sur l’endroit où se trouve le sommet. Les estimations varient beaucoup ; la moyenne des travaux rapportée par le New Palgrave Dictionary of Economics se situe autour de 70 % pour le taux marginal supérieur.
Qu’ont montré les années Reagan ?
L’Economic Recovery Tax Act, signé le 13 août 1981, abaisse le taux marginal supérieur de l’impôt fédéral sur le revenu de 70 % à 50 %, avec une baisse générale étalée sur trois ans. Dès 1982, une nouvelle loi revient sur environ un tiers de ces allégements. Le Tax Reform Act de 1986 ramène ensuite le taux supérieur à 28 % en élargissant l’assiette.
Le bilan est contrasté. Le déficit fédéral passe de 2,5 % du PIB en 1981 à environ 6 % en 1983, avant de redescendre à 2,7 % en 1989, et la dette fédérale détenue par le public est presque multipliée par trois : les baisses d’impôts ne se sont pas autofinancées, ce que confirme le texte ci-dessus. Mais la croissance réelle atteint 3,5 % par an en moyenne sur les deux mandats, contre 2,9 % les huit années précédentes ; l’inflation tombe de 13,5 % en 1980 à 4,1 % en 1988 ; le chômage, monté à 9,7 % pendant la récession de 1981-1982, redescend à 5,5 % en 1988. Les critiques attribuent l’essentiel de la désinflation à la politique monétaire très restrictive de Paul Volcker à la tête de la Fed, et une partie de la reprise au déficit lui-même, qui a soutenu la demande. Les partisans de l’offre y voient l’effet des incitations retrouvées.
Quels débats l’économie de l’offre suscite-t-elle ?
Les baisses d’impôts ne s’autofinancent pas. C’est l’objection la plus constante. En 1980, pendant la primaire républicaine, George H. W. Bush, futur vice-président de Reagan, qualifie l’idée de « voodoo economic policy ». Après la réforme fiscale de 2017, qui ramène l’impôt fédéral sur les sociétés à un taux unique de 21 %, contre un taux supérieur de 35 % auparavant, le déficit fédéral passe à 779 milliards de dollars en 2018, en hausse de 17 %.
Les inégalités. Les baisses portent surtout sur les hauts revenus et sur ceux du capital. Les partisans de l’offre répondent que l’investissement profite à tous par l’emploi ; leurs critiques, que cet effet de « ruissellement » est faible et lent.
La défense. Les travaux empiriques donnent rarement raison à l’idée qu’une baisse d’impôts se finance d’elle-même aux taux actuels. Mais l’idée centrale de l’économie de l’offre, à savoir que les taux marginaux, la réglementation et la concurrence influencent l’effort, l’investissement et la croissance potentielle, est largement intégrée à l’économie dominante. En Europe, les « politiques de l’offre » désignent surtout la baisse du coût du travail et les réformes structurelles.
Que change l’économie de l’offre pour un investisseur ou un trader ?
Les marchés jugent une politique de l’offre d’abord sur son financement. Le 23 septembre 2022, le gouvernement britannique de Liz Truss et de son chancelier Kwasi Kwarteng annonce un vaste programme de baisses d’impôts non financées. Les taux des emprunts d’État britanniques (gilts) s’envolent, avec la plus forte hausse en une séance jamais enregistrée sur l’échéance à cinq ans. Des fonds de pension couverts par des dérivés doivent vendre des titres pour verser des garanties, ce qui accentue la chute. Le 28 septembre, la Banque d’Angleterre intervient en achetant des obligations d’État. L’essentiel des mesures est abandonné dans les semaines suivantes, et Liz Truss annonce sa démission le 20 octobre.
Une baisse d’impôts peut soutenir les bénéfices et les actions à court terme ; si elle creuse un déficit jugé insoutenable, elle fait monter les taux longs, ce qui pèse sur les obligations, sur la valorisation des actions et parfois sur la devise. C’est aussi le mécanisme de l’effet d’éviction.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que la courbe de Laffer ?
C’est une courbe qui relie le taux d’imposition aux recettes fiscales. Les recettes sont nulles à 0 % et à 100 %, et maximales quelque part entre les deux. Au-delà de ce sommet, baisser le taux peut augmenter les recettes.
Les baisses d’impôts s’autofinancent-elles ?
Seulement quand les taux sont très élevés. Aux niveaux actuels des grands pays développés, les études concluent en général qu’une baisse d’impôts rapporte une partie de son coût par la croissance, mais pas la totalité.
Quelle différence entre politique de l’offre et politique de la demande ?
La politique de la demande, d’inspiration keynésienne, soutient la consommation et l’investissement à court terme, notamment par la dépense publique. La politique de l’offre cherche à augmenter la capacité de production à long terme, par les incitations et les réformes.
Maîtrise d’histoire (Sorbonne) · Trader depuis 1994
Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.