Paul Tudor Jones : biographie, méthode et leçons du trader du krach de 1987
Formé sur le parquet du coton, Paul Tudor Jones a fondé Tudor Investment en 1980 et gagné 62 % en octobre 1987, après avoir appris la défense en perdant de 60 à 70 % de ses comptes clients en 1979.

Qui est Paul Tudor Jones ?
Paul Tudor Jones II, né le 28 septembre 1954 à Memphis, est un trader et gérant de fonds américain, fondateur en 1980 de Tudor Investment Corporation. Il est entré dans l’histoire des marchés en octobre 1987 : son Tudor Futures Fund a gagné 62 % pendant le mois du krach, et son fonds principal a fini l’année en hausse de 125,9 % après frais. Il est aussi le fondateur de la Robin Hood Foundation, l’une des principales œuvres de lutte contre la pauvreté à New York.
Il appartient à la lignée des traders venus de la corbeille, formés au cri et au coton, qui ont ensuite appris la macroéconomie. Un documentaire tourné en 1987, Trader, l’a montré à trente-deux ans en pleine action, bretelles et téléphone, prévoyant un krach quelques semaines avant qu’il n’arrive. Le film a fait plus pour sa légende que tous ses rapports annuels, ce qu’il semble avoir regretté.
Paul Tudor Jones en résumé
Jones a été courtier, trader indépendant sur le parquet du New York Cotton Exchange, puis gérant. Ses premières années de gestion figurent parmi les plus spectaculaires de l’histoire des contrats à terme ; les suivantes, plus sages, sont celles d’un gestionnaire de capitaux importants qui a réduit le risque à mesure qu’il grossissait.
- Famille : Macroéconomie et hedge funds
- Naissance : 28 septembre 1954, Memphis (Tennessee)
- Nationalité : américaine
- Marchés : coton, puis contrats à terme sur indices, obligations, devises et matières premières
- Style : macroéconomie discrétionnaire, très technique, à la recherche des retournements
- Coup le plus célèbre : le krach d’octobre 1987, avec 62 % de gain dans le mois pour le Tudor Futures Fund
- Livres : aucun ; il a préfacé la réédition de 1994 de The Alchemy of Finance de George Soros
La vie de Paul Tudor Jones : du coton à Wall Street
Paul Tudor Jones grandit à Memphis, dans une famille de juristes qui possède un journal économique local, le Daily News ; adolescent, il y écrit sous le pseudonyme de Paul Eagle. À l’université de Virginie, dont il sort en 1976 avec un diplôme d’économie, il est champion de boxe et lit un article sur Richard Dennis qui le persuade que trader est le plus beau métier du monde. Un membre de sa famille, le grand négociant en coton de Memphis Billy Dunavant, l’envoie à La Nouvelle-Orléans chez Eli Tullis, en qui il voit le meilleur trader de sa connaissance. Tullis l’embauche pour le parquet du New York Cotton Exchange.
Devenu courtier, Jones gagne plus d’un million de dollars de commissions dès sa deuxième année. À l’automne 1980, il passe trader indépendant sur le parquet du coton, où il ne connaît, en trois ans et demi, qu’un seul mois de perte. La même année, il crée Tudor Investment Corporation. En 1984, par lassitude et par crainte de perdre sa voix, accident du métier pour un trader de corbeille, il se lance dans la gestion pour compte de tiers : le Tudor Futures Fund démarre en septembre 1984 avec 1,5 million de dollars.
Les résultats font de lui une vedette. Fin octobre 1988, 1 000 dollars confiés au fonds au départ en valent 17 482. Il a aligné, selon Jack Schwager, cinq années consécutives à trois chiffres, à une nuance près : 1986 n’a rapporté que 99,2 %. En 1988, il cofonde la Robin Hood Foundation, qui collecte l’argent des riches pour financer des associations au service des pauvres ; il avait déjà pris en charge les études d’une classe de quatre-vingt-cinq élèves de Bedford-Stuyvesant, à Brooklyn. En 1990, quand la Bourse de Tokyo s’effondre, il gagne 87,4 %.
Les décennies suivantes sont celles d’une maison de gestion qui grandit et se diversifie : macroéconomie, actions, stratégies quantitatives. Les rendements deviennent plus modestes. Selon le New York Times, le fonds phare, Tudor BVI Global, n’avait connu en 2014 qu’une seule année de perte, 2008, de 4,9 %. Jones préside le New York Cotton Exchange de 1992 à 1995, crée l’organisation JUST Capital, consacrée au classement des entreprises selon leur comportement, et annonce en 2020 détenir du bitcoin comme couverture contre l’inflation. Selon Forbes, Tudor Investment gère aujourd’hui quelque 17 milliards de dollars.
Quelle est la méthode de Paul Tudor Jones ?
Jones se décrit comme un trader de retournements. Il cherche les moments où une tendance s’épuise et tente d’y entrer avec un risque minuscule, quitte à essayer plusieurs fois. Il a expliqué à Schwager qu’il préférait poursuivre une idée à très faible risque jusqu’à avoir été démenti à plusieurs reprises, plutôt que de prendre un risque large une seule fois. Il jugeait que les marchés ne sont vraiment en tendance qu’environ 15 % du temps et qu’il fallait donc savoir gagner dans les phases de flottement. Il disait devoir beaucoup à la théorie des vagues d’Elliott, qui permet selon lui de repérer des points d’entrée au rapport gain-risque très favorable.
Sa gestion du risque est raisonnée en capital, pas en position. Chaque matin, il considère ses positions comme ouvertes au cours de clôture de la veille, sans se souvenir du prix d’entrée. Il fixe une perte maximale par mois : au moment de l’entretien, en baisse de 6,5 % sur le mois, il s’imposait un arrêt à 3,5 % supplémentaires pour ne jamais subir une perte mensuelle à deux chiffres. Quand il trade mal, il réduit sa taille, et continue de la réduire jusqu’à ce que cela aille mieux. Il évite de prendre des risques importants avant les grandes statistiques, qu’il assimile à du jeu.
Une règle résume l’ensemble : si une position vous met mal à l’aise, sortez, vous pourrez toujours revenir. Il dit vivre chaque position en supposant qu’elle est fausse, en sachant d’avance où se trouve son point de sortie. C’est l’inverse exact de l’effet de disposition, cette tendance à garder les positions perdantes et à couper trop tôt les gagnantes.
Quel est le coup le plus célèbre de Paul Tudor Jones ?
Octobre 1987. Depuis le milieu de 1986, l’équipe de Tudor attend un effondrement et a préparé des plans d’urgence. Son directeur de la recherche, Peter Borish, a superposé le marché des années 1980 à celui des années 1920 : les deux courbes se ressemblent de façon troublante, et ce modèle d’analogie guide les positions de Jones sur les contrats à terme sur indices. Le vendredi 16 octobre, la Bourse américaine connaît une journée record de volume à la baisse, comme deux jours avant le krach de 1929. Le week-end, le secrétaire au Trésor James Baker laisse entendre que les États-Unis ne défendront plus le dollar.
Le lundi 19 octobre, Jones arrive au bureau convaincu, selon ses mots à Schwager, que le marché va s’effondrer dans la journée. Il est vendeur. Le lundi noir efface 22,6 % du Dow Jones. Le soir même, à la clôture, il rachète ses ventes et passe légèrement acheteur. Surtout, pendant la dernière demi-heure, il voit les obligations, malmenées toute la journée, se retourner à la hausse : il comprend que la Réserve fédérale va inonder le système de liquidités et prend la plus grosse position obligataire de sa carrière.
Le Tudor Futures Fund gagne 62 % sur le mois. Le fonds principal finit l’année en hausse de 125,9 % après frais, et Jones aurait gagné personnellement une centaine de millions de dollars, selon le New York Times. La même étude comparant 1987 à 1929, montrée par George Soros à Stanley Druckenmiller le vendredi 16 au soir, permit à ce dernier de sortir à temps d’une position acheteuse prise l’après-midi même.
Quelle a été la pire erreur de Paul Tudor Jones ?
Elle date de 1979, et il l’a racontée à Jack Schwager comme le trade qui l’a le plus marqué. Courtier, il gère alors de nombreux comptes spéculatifs et détient environ 400 contrats de coton à échéance juillet. Le marché oscille entre 82 et 86 cents la livre ; il achète à chaque passage au bas du range. Un jour, le coton casse ses plus bas, déclenche les ordres stop, puis rebondit. Jones y voit le signal d’une hausse. Par bravade, il fait acheter 100 contrats supplémentaires à 82,90 cents.
Un courtier de Refco traverse alors la corbeille en criant qu’il vend. Jones comprend en un instant : Refco détient l’essentiel du coton livrable et compte le livrer sur l’échéance de juillet. La large zone de congestion entre 82 et 86 cents va servir de mesure à la baisse suivante. Il vend, mais trop lentement, parfois 4 cents sous son premier signal. Ses comptes perdent de 60 à 70 % de leur valeur sur ce seul trade. Démoralisé, il manque d’abandonner le métier. Il en tire deux règles : ne jamais jouer les bravaches avec le marché, et ne jamais traiter plus de contrats que le capital ne le permet.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Paul Tudor Jones ?
La légende repose largement sur Trader, documentaire de Michael Glyn diffusé en 1987 sur la chaîne publique américaine PBS. On y voit un jeune homme de trente-deux ans, survolté, comparer le marché à celui de 1929 avant le krach. On raconte depuis qu’il aurait racheté toutes les copies du film pour le faire disparaître. Les faits établis sont plus simples : Jones a demandé au réalisateur, dans les années 1990, de retirer le film de la circulation ; en 2009, des copies mises en ligne ont été supprimées à la demande de Glyn. Le film est longtemps resté introuvable, ce qui a fait sa réputation de document maudit.
Seconde nuance : on présente Jones comme celui qui a « prédit le krach ». Il l’attendait depuis plus d’un an, ce qui suppose d’avoir eu tort, ou trop tôt, pendant de longs mois. Son mérite en 1987 tient moins à la prévision qu’à la gestion du jour même : racheter ses ventes le soir du lundi noir et prendre une énorme position obligataire au moment où tout le monde vendait. Enfin, beaucoup de maximes circulent sous son nom ; seules celles qui figurent dans ses entretiens publiés, comme celui de Schwager, peuvent lui être attribuées avec certitude.
Que peut apprendre un trader de Paul Tudor Jones ?
Jones montre que l’agressivité et la prudence ne s’opposent pas : on peut chercher des gains énormes à condition de couper très vite et de mesurer le risque sur le capital entier. Sa carrière commence par une quasi-ruine, et c’est elle qui a construit sa discipline.
- Raisonner chaque matin à partir de la clôture de la veille, et non du prix d’entrée.
- Fixer une perte maximale mensuelle, et réduire la taille dès qu’on s’en approche.
- Sortir d’une position qui vous met mal à l’aise ; on peut toujours y revenir.
- Savoir qui détient la marchandise livrable avant de défier un marché à terme proche de l’échéance.
- Avoir prévu un krach ne sert à rien si l’on n’a pas prévu ce qu’on fera le soir du krach.
Quels livres lire sur Paul Tudor Jones ?
- Jack D. Schwager, Market Wizards : Interviews with Top Traders, New York Institute of Finance, 1989 ; édition française : Les Magiciens des marchés, Valor, 2011. Chapitre « The Art of Aggressive Trading ». L’entretien de référence, réalisé en 1988 : le coton de 1979, octobre 1987, la gestion du risque.
- Sebastian Mallaby, More Money Than God, Penguin Press, 2010 ; édition française : Plus riche que Dieu, Valor, 2013. Le contexte de la génération des gérants macro.
- George Soros, The Alchemy of Finance, réédition John Wiley & Sons, 1994, avec une préface de Paul Tudor Jones ; édition française : L’Alchimie de la finance, Valor, 1998.
- Michael Glyn, Trader, documentaire, PBS, 1987. Plus un document d’époque qu’un livre, mais la meilleure image du personnage à trente-deux ans.
Questions fréquentes sur Paul Tudor Jones
Combien Paul Tudor Jones a-t-il gagné pendant le krach de 1987 ?
Son Tudor Futures Fund a gagné 62 % en octobre 1987, selon Jack Schwager, et son fonds principal 125,9 % après frais sur l’année, selon le New York Times. Ses gains personnels sur l’épisode sont estimés à une centaine de millions de dollars.
Où voir le documentaire « Trader » sur Paul Tudor Jones ?
Le film de Michael Glyn, diffusé sur PBS en 1987, n’est pas distribué officiellement depuis que Jones a demandé son retrait dans les années 1990. Des copies circulent régulièrement en ligne avant d’être retirées. Il n’existe pas de version française officielle.
Quelle est la fortune de Paul Tudor Jones ?
Forbes l’estimait à 8,1 milliards de dollars le 22 octobre 2026. Il s’est engagé en 2019, avec son épouse, à donner la majeure partie de sa fortune en rejoignant le Giving Pledge.
Paul Tudor Jones utilise-t-il l’analyse technique ?
Oui, largement. Il a dit devoir une grande partie de son succès à la théorie des vagues d’Elliott, et ses décisions de 1987 reposaient sur une analogie graphique entre 1987 et 1929. Il combine ces outils avec une lecture de la politique monétaire.
Pour aller plus loin
- La bulle japonaise, son autre grande année, 1990
Benoist Rousseau est trader, membre du Chicago Mercantile Exchange (CME) et du Chicago Board of Trade (CBOT), spécialiste en histoire économique formé à la Sorbonne et pédagogue expérimenté. Il a ainsi créé son École de Trading en 2022.
Fort de plus de 30 ans d’expérience sur les futures CME, il partage analyses de séance, replays de trades commentés, psychologie et gestion du risque — sans signaux ni promesses, du trading brut et sans filtre.










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