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Karl Brunner : biographie, idées et héritage

Karl Brunner (1916-1989) a nommé le monétarisme, critiqué la méthode de la Fed et fondé en 1973 avec Allan Meltzer le Shadow Open Market Committee.

Karl Brunner : biographie, idées et héritage

Qui était Karl Brunner ?

Karl Brunner (1916-1989) est un économiste suisse naturalisé américain, l’un des fondateurs du monétarisme, à qui l’on attribue le mot lui-même, et le cofondateur avec Allan Meltzer du Shadow Open Market Committee, un comité indépendant qui commentait la politique de la Réserve fédérale. Professeur à UCLA, à l’université d’État de l’Ohio puis à l’université de Rochester, il a aussi enseigné à Constance et à Berne.

Moins connu du grand public que Milton Friedman, il a pourtant pesé lourd dans la profession : il a fondé deux revues de référence en économie monétaire, organisé avec Meltzer les conférences de Constance, d’Interlaken et de Carnegie-Rochester, et compté parmi ses étudiants de UCLA Jerry Jordan, futur président de la Réserve fédérale de Cleveland.

Karl Brunner en résumé

Karl Brunner a soutenu que les variations de la quantité de monnaie, que la banque centrale contrôle pour l’essentiel, sont l’une des principales causes des fluctuations de la production, de l’emploi et des prix. Avec Allan Meltzer, il a reproché à la Réserve fédérale de piloter sa politique à vue, à partir d’indicateurs trompeurs, et défendu une règle de croissance régulière de la monnaie. Il a aussi expliqué l’existence même de la monnaie par le coût de l’information, et critiqué la nouvelle macroéconomie classique pour avoir supposé des agents trop bien informés.

  • Naissance : 16 février 1916, à Zurich (Suisse)
  • Mort : 9 mai 1989, à Rochester (État de New York, États-Unis)
  • Nationalité : suisse, puis américaine
  • Courant : monétarisme
  • Œuvres principales : « The Role of Money and Monetary Policy » (1968), « The Uses of Money : Money in the Theory of an Exchange Economy » (1971, avec Allan Meltzer), Money and the Economy : Issues in Monetary Analysis (1993, avec Allan Meltzer)
  • Distinctions : docteur honoris causa de l’université de Louvain
  • Idée la plus connue : la quantité de monnaie, pilotée par la banque centrale, est la meilleure mesure de l’effet de sa politique, qui devrait suivre une règle plutôt que l’intuition du moment

Un Zurichois au cœur de la contre-révolution monétariste

Karl Brunner naît à Zurich le 16 février 1916. Son père, William Brunner, enseigne l’astronomie à l’université et à l’École polytechnique fédérale de Zurich. Il étudie l’économie à Zurich puis à la London School of Economics, et obtient son doctorat à l’université de Zurich en 1943. Il travaille ensuite brièvement pour la Banque nationale suisse et comme assistant à l’école de hautes études commerciales de Saint-Gall.

En 1945, une bourse de la fondation Rockefeller l’emmène aux États-Unis avec sa femme, Rosmarie : quelques mois à Harvard, puis l’université de Chicago. En 1951, il entre à l’université de Californie à Los Angeles (UCLA), où il reste quinze ans. Il y côtoie l’économiste Armen Alchian et y dirige la thèse d’Allan Meltzer, soutenue en 1958. Commence alors une collaboration de trente ans : la plupart de ses grands textes sont signés « Brunner et Meltzer ».

En 1964, à la demande de Wright Patman, président de la commission bancaire de la Chambre des représentants, les deux hommes rédigent une longue étude sur les cinquante premières années de la Réserve fédérale. En 1966, Brunner rejoint l’université d’État de l’Ohio. Il y lance en 1969 le Journal of Money, Credit and Banking, puis, après son arrivée à l’université de Rochester en 1971, le Journal of Monetary Economics en 1973. La même année, il fonde avec Meltzer le Shadow Open Market Committee.

Brunner garde un pied en Europe. Il enseigne à l’université de Constance de 1969 à 1973, où il lance à partir de 1970 un séminaire annuel de théorie et de politique monétaires, puis à l’université de Berne de 1974 au milieu des années 1980 ; il crée aussi des rencontres à Interlaken consacrées à l’analyse et à l’idéologie. Selon Meltzer, il échange régulièrement, pendant les années d’inflation forte, avec Fritz Leutwiler, alors président de la Banque nationale suisse. Le couple Brunner prend la nationalité américaine. Karl Brunner meurt à Rochester le 9 mai 1989, à 73 ans.

Les idées clés

La monnaie au centre des fluctuations. Dans son article de 1968, Brunner résume en trois propositions ce qu’il appelle la position monétariste : les impulsions monétaires expliquent une part majeure des variations de la production, de l’emploi et des prix ; l’évolution de la masse monétaire est la mesure la plus fiable de ces impulsions ; et ce sont les décisions de la banque centrale, plus que celles des banques commerciales ou du public, qui dominent l’évolution de la masse monétaire au cours des cycles. C’est le noyau du monétarisme, qu’il partage pour l’essentiel avec Milton Friedman et Anna Schwartz.

La base monétaire et le multiplicateur. Brunner et Meltzer décrivent l’offre de monnaie à partir de la base monétaire, c’est-à-dire les billets et les réserves que la banque centrale fournit aux banques, multipliée par un coefficient qui dépend du comportement des banques et du public. Ce schéma leur permet de soutenir que la Réserve fédérale peut piloter la masse monétaire si elle le veut, et qu’elle est donc responsable de ses variations.

Une transmission par les prix relatifs. Pour Brunner, une hausse de la croissance monétaire agit d’abord sur le prix des actifs existants, qui s’ajuste vite, avant d’atteindre le prix des biens produits, qui s’ajuste lentement. L’écart rend la construction de capital neuf plus rentable et enrichit les détenteurs d’actifs, ce qui stimule l’investissement et la consommation. C’est pourquoi il définit le monétarisme comme le retour de la théorie des prix dans l’analyse des grands agrégats.

Des règles plutôt que la discrétion. Avec Meltzer, Brunner soutient qu’une politique au jour le jour ne peut réussir que si la banque centrale connaît parfaitement la structure de l’économie, ce qui n’est jamais le cas. Il en conclut qu’une croissance monétaire constante est la stratégie qui minimise les risques quand l’information est incertaine et changeante. Ce débat entre règle et discrétion rejoint celui de la cohérence temporelle.

Information, monnaie et nature humaine. En 1971, Brunner et Meltzer expliquent l’apparition de la monnaie par le coût de l’information : quand connaître la qualité des biens coûte cher, le recours à un moyen d’échange accepté de tous économise des recherches et des transactions. Avec William Meckling, Brunner propose aussi le modèle d’un individu ingénieux, qui évalue et qui maximise, et l’applique à l’analyse de l’État, une démarche qui rejoint la théorie du choix public.

Une œuvre en contexte : septembre 1973, un comité fantôme face à la Fed

En août 1971, le président Richard Nixon instaure un contrôle des salaires et des prix pour casser une inflation qui dépasse alors 4 % par an. Brunner et Meltzer jugent la mesure vaine : pour eux, l’inflation vient d’une croissance monétaire excessive, et seule une réduction graduelle de cette croissance peut la faire reculer. Ils décident de réunir des économistes qui partagent ce diagnostic pour le faire entendre publiquement.

Avec William Wolman, du magazine Business Week, ils choisissent un nom qui joue sur deux références : le Federal Open Market Committee, le comité de la Réserve fédérale qui décide de la politique monétaire, et le « cabinet fantôme » de l’opposition britannique. Le comité compte douze membres, autant que de membres votants au comité officiel, venus d’universités, de banques et d’entreprises ; Anna Schwartz en fait partie. La première réunion se tient à New York le 14 septembre 1973. La déclaration publiée demande à la Fed de renoncer au réglage fin de l’économie et de ramener d’abord la croissance de la masse monétaire de 6,5 % à 5,5 % par an.

Le comité se réunit ensuite deux fois par an. Il propose une règle de croissance de la base monétaire, ajustée seulement pour les changements durables de la croissance ou de la vitesse de circulation de la monnaie, et réclame que toute réduction soit graduelle et annoncée à l’avance. Plusieurs de ses membres dirigeront plus tard des banques de la Réserve fédérale, comme Jerry Jordan à Cleveland (1992-2003) et William Poole à Saint-Louis (1998-2008). Présidé par Meltzer de 1973 à 1999, le comité a survécu à ses deux fondateurs.

Les critiques et les débats

La réponse de la Réserve fédérale. Dans les années 1960, des économistes de la Fed répondent que la banque centrale contrôle mal la masse monétaire, dont les variations dépendraient surtout du comportement des banques et du public, et que la monnaie joue un rôle secondaire dans la transmission de sa politique. Ils s’appuient sur la « nouvelle approche » souvent associée à James Tobin et à l’université Yale, qui insiste sur l’ensemble des actifs financiers. Brunner rétorque que les monétaristes utilisent eux aussi l’analyse par les actifs et les prix relatifs, et que la différence tient surtout à la présence d’hypothèses testables.

L’instabilité de la vitesse de circulation. Une règle de croissance monétaire suppose une relation stable entre la monnaie et la dépense totale. Aux États-Unis, la période où la Fed a réellement visé la croissance de la monnaie n’a duré que de 1979 à 1982. Dans les années 1980 et 1990, la vitesse de circulation de la monnaie devient instable, et de nombreuses banques centrales se tournent, à partir des années 1990, vers le pilotage des taux d’intérêt et le ciblage d’inflation.

Contre la nouvelle école classique. Brunner reprochait aux modèles à anticipations rationnelles de la nouvelle école classique, dont Robert Lucas est la figure la plus connue, de supposer que les agents connaissent la structure de l’économie et la règle suivie par la banque centrale, et de traiter tous les prix comme s’ajustant immédiatement. Pour lui, ces hypothèses effacent l’incertitude, le coût de l’information et la lenteur d’ajustement des prix, qui sont au cœur du problème de la politique monétaire.

Ce qu’il en reste aujourd’hui

Les agrégats monétaires ne guident plus directement les grandes banques centrales, mais plusieurs idées défendues par Brunner sont devenues courantes : la responsabilité de la banque centrale dans l’inflation durable, la priorité donnée à la stabilité des prix, l’intérêt d’une règle annoncée et la prudence face aux prévisions. L’économiste Michael Bordo range Brunner et Meltzer, avec Friedman et Schwartz, parmi ceux qui ont conduit la Fed, la Bundesbank, la Banque nationale suisse et la Banque d’Angleterre vers des politiques plus fondées sur des règles.

En 2016, pour le centenaire de sa naissance, la Banque nationale suisse a créé un cycle de conférences qui porte son nom, la Karl Brunner Distinguished Lecture Series, ouvert à Zurich par Kenneth Rogoff. L’œuvre de son élève Allan Meltzer, notamment son histoire de la Réserve fédérale, prolonge l’étude qu’ils avaient écrite ensemble en 1964.

Ce que ça change pour un investisseur ou un trader

La grille de Brunner invite à juger une banque centrale sur ce qu’elle fait plutôt que sur ce qu’elle dit. Son étude de 1964 montrait qu’un indicateur suivi par la Fed, les réserves libres des banques, pouvait signaler une politique souple alors que la croissance monétaire ralentissait. La leçon reste utile : un même taux directeur peut être restrictif ou accommodant selon l’inflation et la croissance, et il vaut mieux regarder plusieurs mesures, comme les taux réels, le crédit ou la masse monétaire, avant de qualifier une politique de restrictive ou de souple.

Son insistance sur les règles éclaire aussi la réaction des marchés aux réunions de la Fed : une politique prévisible réduit les surprises. Enfin, son schéma de transmission rappelle que la monnaie agit d’abord sur le prix des actifs existants, avant les prix à la consommation, ce qui aide à comprendre pourquoi les marchés réagissent vite à une détente monétaire. Aucune de ces grilles ne permet de prévoir un cours.

Questions fréquentes

Qu’a apporté Karl Brunner à l’économie ?

On attribue à Karl Brunner le nom même du monétarisme, auquel il a aussi donné une partie de ses outils, comme l’analyse de l’offre de monnaie par la base monétaire et le multiplicateur. Il a critiqué la méthode de la Réserve fédérale, défendu les règles monétaires, expliqué la monnaie par le coût de l’information et fondé deux grandes revues d’économie monétaire.

Qu’est-ce que le Shadow Open Market Committee ?

Le Shadow Open Market Committee est un groupe indépendant d’économistes fondé en 1973 par Karl Brunner et Allan Meltzer. Réuni pour la première fois le 14 septembre 1973 à New York, il commente deux fois par an la politique de la Réserve fédérale et a longtemps défendu une réduction graduelle de la croissance monétaire pour vaincre l’inflation.

Quelle différence entre Karl Brunner et Milton Friedman ?

Les deux hommes partageaient l’essentiel du monétarisme et la préférence pour une règle. Brunner insistait davantage sur le mécanisme de transmission par les prix relatifs, sur le coût de l’information et sur l’incertitude, et il a travaillé surtout en duo avec Allan Meltzer.

Quel texte lire de Karl Brunner ?

L’article « The Role of Money and Monetary Policy », publié en juillet 1968 dans la revue de la Réserve fédérale de Saint-Louis, est court et accessible en ligne ; il expose la position monétariste face aux critiques de la Fed. Money and the Economy : Issues in Monetary Analysis (1993), écrit avec Meltzer, offre une synthèse plus complète.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne) · Trader depuis 1994

Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.

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