Richard Kahn : biographie, idées et héritage
Richard Kahn (1905-1989) a exposé en 1931 le multiplicateur, repris par Keynes : une dépense nouvelle crée plus d’emplois qu’elle n’en finance.

Qui était Richard Kahn ?
Richard Kahn (1905-1989) est un économiste britannique, professeur à Cambridge, connu pour avoir exposé en 1931 le principe du multiplicateur, que John Maynard Keynes a placé au centre de sa Théorie générale. Il avait 25 ans lorsque son article parut dans l’Economic Journal.
Élève puis proche collaborateur de Keynes, Kahn a fait toute sa carrière au King’s College de Cambridge. Il a peu publié, mais ses idées ont circulé à travers les livres des autres : ceux de Keynes, et ceux de Joan Robinson sur la concurrence imparfaite. Après la guerre, il devient l’une des figures des keynésiens de Cambridge, hostiles aux lectures plus modérées de Keynes qui s’imposent aux États-Unis.
Richard Kahn en résumé
Richard Kahn a montré qu’une dépense nouvelle, par exemple des travaux publics, crée plus d’emplois que ceux qu’elle finance directement : les salaires versés sont dépensés à leur tour et font travailler d’autres secteurs. Il a aussi recensé ce qui affaiblit cet effet, comme l’épargne et les importations. Keynes a reconnu publiquement lui devoir cette idée. Kahn a été l’intermédiaire entre Keynes et les jeunes économistes du « Cambridge Circus » pendant la genèse de la Théorie générale, puis le gardien d’une lecture fidèle de l’œuvre de son maître.
- Naissance : 10 août 1905, à Hampstead (Londres)
- Mort : 6 juin 1989, à Cambridge
- Nationalité : britannique
- Courant : keynésianisme (école de Cambridge)
- Œuvres principales : « The Relation of Home Investment to Unemployment » (1931), Selected Essays on Employment and Growth (1972), The Making of Keynes’ General Theory (1984)
- Distinctions : CBE (1946), membre de la British Academy (1960), pair à vie sous le titre de baron Kahn (1965)
- Idée la plus connue : le multiplicateur d’emploi
Du King’s College à la Chambre des lords : l’homme de l’ombre de Keynes
Richard Ferdinand Kahn naît à Hampstead dans une famille juive orthodoxe. Son père, Augustus Kahn, ancien professeur d’allemand, est inspecteur scolaire. Après la St Paul’s School de Londres, il entre au King’s College de Cambridge, où il étudie d’abord les mathématiques puis la physique. Il ne se tourne vers l’économie qu’en 1927-1928, avec Gerald Shove et Keynes pour professeurs, et obtient en 1928 une mention de première classe.
Sa thèse de fellowship, The Economics of the Short Period, soumise en 1929, lui vaut d’être élu fellow du King’s College en 1930. Inspirée de l’analyse de courte période d’Alfred Marshall, elle met au premier plan l’imperfection des marchés et étudie l’industrie textile britannique. Kahn ne la publie pas : Joan Robinson en reprend plusieurs idées dans ses travaux de 1932-1933, et la recherche sur la concurrence imparfaite avance vite. Le texte ne paraît qu’en 1989, l’année de sa mort.
À l’automne 1930, après la parution du Treatise on Money de Keynes, se forme le « Cambridge Circus », un groupe de jeunes économistes réunis pour discuter le livre : Kahn, James Meade, Joan et Austin Robinson, Piero Sraffa. Les réunions ont lieu dans les chambres de Kahn au King’s College, qui rapporte chaque semaine à Keynes les objections du groupe. C’est dans ce contexte qu’il publie en juin 1931 son article sur le multiplicateur.
Kahn enseigne à la faculté d’économie de Cambridge à partir de 1933. Il traduit en 1936 Interest and Prices du Suédois Knut Wicksell. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il sert dans l’administration britannique. Il est fait commandeur de l’ordre de l’Empire britannique (CBE) en 1946. Après la mort de Keynes, il lui succède comme économe (bursar) du King’s College, et il devient professeur d’économie en 1951. Il entre en 1955 à la division de la recherche et de la planification de la Commission économique des Nations unies pour l’Europe, dépose en 1958 un mémorandum devant le comité Radcliffe, qui étudie le système monétaire britannique, et siège à temps partiel au National Coal Board, l’office des charbonnages, en 1967. Parmi ses élèves figurent Luigi Pasinetti et Richard Stone.
Créé pair à vie le 6 juillet 1965 sous le titre de baron Kahn, de Hampstead, il est proche de l’aile gaitskellienne du Parti travailliste et conseille Hugh Gaitskell dans les années 1950. En 1971, il signe avec une centaine d’économistes une lettre au Times jugeant défavorables à la Grande-Bretagne les effets économiques d’une entrée dans la Communauté économique européenne. Il rejoint pourtant en 1981 le Parti social-démocrate, pro-européen, sur les bancs duquel il siège à la Chambre des lords. Retraité de l’université en 1972, il continue de vivre au King’s College jusqu’à sa mort, le 6 juin 1989.
Les idées clés
Le multiplicateur d’emploi. Quand l’État embauche 100 ouvriers pour construire une route, ces ouvriers dépensent leurs salaires ; les commerçants et les industriels qui les servent produisent davantage et embauchent à leur tour. Kahn appelle « emploi primaire » les postes créés directement par l’investissement et « emploi secondaire » ceux qui naissent de ces dépenses en chaîne. Le multiplicateur est le rapport entre l’emploi total créé et l’emploi primaire. Keynes en tirera le multiplicateur d’investissement, rapport entre la hausse du revenu national et la hausse de l’investissement, pièce maîtresse de l’économie keynésienne.
Les fuites. L’effet n’est pas infini, parce qu’à chaque tour une partie du revenu ne se transforme pas en dépense nationale. Elle est épargnée, sert à acheter des produits étrangers, ou remplace des allocations de chômage que les nouveaux salariés cessent de percevoir. Plus ces fuites sont importantes, plus le multiplicateur est faible. Dans la formulation devenue classique, si les ménages dépensent 80 % de chaque revenu supplémentaire, le multiplicateur vaut 1 / (1 − 0,8), soit 5 ; Keynes estimait qu’il pouvait tomber à 2 ou 3 dans un pays où le commerce extérieur pèse lourd et où les allocations de chômage sont financées par l’emprunt, comme la Grande-Bretagne de 1931.
Une réponse à la « vue du Trésor ». La doctrine officielle du Trésor britannique, exposée par Winston Churchill dans son discours budgétaire de 1929, voulait que l’emprunt public prive l’industrie privée de ressources qu’elle aurait employées : la dépense de l’État ne ferait que déplacer l’activité, sans l’accroître. Kahn donne un fondement chiffrable à l’argument inverse et montre qu’une partie du coût des travaux publics revient à l’État par les recettes fiscales et les économies d’allocations. Son travail sert d’appui théorique à la politique de relance et à l’analyse de la demande agrégée.
Un keynésianisme sans compromis. Après la guerre, Kahn critique la synthèse néoclassique, associée à Paul Samuelson, qui réintègre Keynes dans un cadre d’équilibre général. Dans ses écrits de 1954 sur la préférence pour la liquidité, de 1977 sur la lecture de Keynes par Edmond Malinvaud et de 1984 sur la genèse de la Théorie générale, il reproche à cette synthèse de s’éloigner du message original du livre.
Une œuvre en contexte : l’article de juin 1931
En mai 1929, le libéral David Lloyd George fait campagne sur un vaste programme de travaux publics contre le chômage. Keynes et Hubert Henderson le défendent dans la brochure Can Lloyd George Do It ? (1929). Le Trésor objecte que l’argent emprunté par l’État manquera à l’industrie privée. Kahn met au point son raisonnement en 1930, en pleine dépression mondiale, pour mesurer ce que rapporte réellement en emplois une dépense de travaux publics.
« The Relation of Home Investment to Unemployment » paraît dans l’Economic Journal de juin 1931 (vol. 41, n° 162, p. 173-198). L’article établit le rapport entre un accroissement net de l’investissement intérieur et l’accroissement de l’emploi total, puis s’attache surtout aux éléments qui réduisent ce rapport, et propose des estimations chiffrées dans quelques cas hypothétiques. En 1936, Keynes écrit au chapitre 10 de la Théorie générale que la notion de multiplicateur a été introduite pour la première fois en théorie économique par Kahn dans cet article ; il précise que le multiplicateur de Kahn est un multiplicateur d’emploi, distinct du sien, et reprend sa liste des facteurs qui l’atténuent.
Les critiques et les débats
Une paternité discutée. L’idée de dépenses qui se propagent avait des précurseurs : l’Australien Alfred De Lissa, le Danois Julius Wulff et le Germano-Américain N. A. J. L. Johannsen dans les années 1890, puis l’Australien Lyndhurst Giblin, qui en expose une forme dans sa leçon inaugurale du 28 avril 1930. Selon l’historien Donald Markwell, Giblin a bien publié avant Kahn, mais c’est Kahn qui a présenté le multiplicateur en détail, dans une revue qui lui assurait l’attention des économistes.
Coauteur de la Théorie générale ? Joseph Schumpeter estimait que la part de Kahn dans l’œuvre de Keynes approchait celle d’un coauteur ; Kahn l’a nié. Don Patinkin soutenait au contraire que les avancées décisives de Keynes datent d’après la dispersion du Circus, au printemps 1931. La question reste ouverte faute d’archives du groupe, qui ne tenait pas de comptes rendus.
L’effet d’éviction. Les critiques de la relance reprennent sous une forme moderne l’objection du Trésor : la dépense publique financée par l’emprunt peut faire monter les taux et réduire l’investissement privé, ce que décrit l’effet d’éviction. Keynes lui-même, suivant Kahn, rangeait la hausse des taux et la perte de confiance parmi les facteurs qui réduisent le multiplicateur. Les monétaristes, autour de Milton Friedman, puis les tenants des anticipations rationnelles ont soutenu que cet effet est plus fort, ou la relance moins efficace, que ne le supposaient les keynésiens.
Quelle taille réelle ? Le multiplicateur n’est pas une constante. Il dépend de la conjoncture, de l’ouverture du pays, de la réaction de la banque centrale et de l’état des finances publiques. En 2013, Olivier Blanchard et Daniel Leigh, économistes du FMI, ont montré que les prévisions de croissance avaient sous-estimé l’effet des plans d’austérité dans les pays européens au début de la crise, en 2010 et 2011, ce qui suggère des multiplicateurs nettement plus élevés que ceux retenus par les prévisionnistes à ce moment-là.
Ce qu’il en reste aujourd’hui
Le mot de Kahn est passé dans la langue courante. Chaque plan de relance, chaque programme d’austérité, chaque budget est accompagné d’une estimation de multiplicateur budgétaire, qui sert à chiffrer son effet sur la croissance. Le débat ne porte plus sur l’existence du mécanisme, largement admis, mais sur sa taille selon les circonstances, et la question posée par Kahn en 1931, celle des fuites et des contre-effets, en reste le cœur. Son nom reste lié pour les historiens à la genèse de la Théorie générale, que son livre de 1984 raconte de l’intérieur.
Ce que ça change pour un investisseur ou un trader
Le multiplicateur donne une grille de lecture des annonces budgétaires. Un plan de dépenses publiques n’a pas le même effet selon le moment : en récession, avec des taux bas et une banque centrale accommodante, son impact sur l’activité et les bénéfices des entreprises peut être important ; près du plein emploi, il risque surtout d’alimenter l’inflation et de faire monter les taux, ce que le marché obligataire anticipe souvent avant l’économie réelle. Les fuites décrites par Kahn rappellent aussi qu’une relance dans un pays très importateur profite en partie aux exportateurs étrangers. Rien de mécanique dans tout cela : l’estimation du multiplicateur est incertaine, et le marché réagit autant aux anticipations qu’aux chiffres.
Questions fréquentes
Qu’a apporté Richard Kahn à l’économie ?
Richard Kahn a formalisé en 1931 le multiplicateur, selon lequel une dépense d’investissement crée un emploi total supérieur à l’emploi qu’elle finance directement, et a recensé les fuites qui limitent cet effet. Keynes en a fait un pilier de sa Théorie générale (1936).
Quelle différence entre le multiplicateur de Kahn et celui de Keynes ?
Le multiplicateur de Kahn est un multiplicateur d’emploi : le rapport entre l’emploi total créé et l’emploi primaire. Celui de Keynes est un multiplicateur d’investissement : le rapport entre la hausse du revenu national et la hausse de l’investissement. Keynes souligne lui-même que les deux ne sont pas nécessairement égaux.
Richard Kahn a-t-il inventé le multiplicateur ?
Il n’est pas le premier à avoir eu l’idée de dépenses qui se propagent : des économistes danois, australiens et américains l’avaient esquissée avant lui. Mais son article de 1931 en est la première exposition détaillée, et c’est à lui que Keynes en attribue l’introduction en théorie économique.
Quel texte lire de Richard Kahn ?
Son article de 1931, « The Relation of Home Investment to Unemployment », repris dans Selected Essays on Employment and Growth (1972), et The Making of Keynes’ General Theory (1984), témoignage de première main sur la naissance de la Théorie générale.
Pour aller plus loin
Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.
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