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Robert Lucas : biographie, idées et héritage

Robert Lucas, prix Nobel 1995, a montré que les anticipations des agents limitent les effets durables des politiques et a transformé la macroéconomie moderne.

Robert Lucas : biographie, idées et héritage

Qui était Robert Lucas ?

Robert Lucas (1937-2023) est un économiste américain, chef de file de la nouvelle économie classique et prix Nobel d’économie 1995 pour avoir développé et appliqué l’hypothèse des anticipations rationnelles. Rattaché à l’université de Chicago à partir du milieu des années 1970, il a changé la manière dont les économistes construisent leurs modèles et dont les banques centrales pensent leur action.

Son nom reste attaché à la « critique de Lucas » (1976) : une relation statistique observée sous une politique économique donnée ne permet pas de prédire l’effet d’une politique différente, car les ménages et les entreprises changent de comportement quand les règles changent. L’Académie royale des sciences de Suède le décrivait en 1995 comme l’économiste qui avait le plus influencé la recherche en macroéconomie depuis 1970.

Robert Lucas en résumé

Robert Lucas a introduit les anticipations rationnelles au cœur de la macroéconomie : les agents utilisent au mieux l’information disponible et ne répètent pas indéfiniment les mêmes erreurs de prévision. Il en a tiré trois conséquences majeures. Une politique monétaire expansionniste ne peut pas faire baisser durablement le chômage. Les grands modèles économétriques des années 1960 donnaient des prévisions trompeuses dès que la politique changeait. Les modèles doivent reposer sur des comportements individuels explicites. Il a aussi contribué à la théorie de la croissance, en mettant l’accent sur le capital humain, et à la finance.

  • Naissance : 15 septembre 1937, à Yakima (État de Washington, États-Unis)
  • Mort : 15 mai 2023, à Chicago (Illinois, États-Unis)
  • Nationalité : américaine
  • Courant : nouvelle économie classique, école de Chicago
  • Œuvres principales : « Expectations and the Neutrality of Money » (1972), « Econometric Policy Evaluation : A Critique » (1976), « On the Mechanics of Economic Development » (1988)
  • Distinctions : prix Nobel d’économie (1995), président de l’Econometric Society (1997) et de l’American Economic Association (2002)
  • Idée la plus connue : la critique de Lucas et les anticipations rationnelles

Un étudiant en histoire devenu le maître de la macroéconomie moderne

Robert Emerson Lucas Jr. naît le 15 septembre 1937 à Yakima, dans l’État de Washington. Ses parents y avaient ouvert un petit restaurant, The Lucas Ice Creamery, emporté par la récession de 1937-1938 ; pendant la Seconde Guerre mondiale, la famille s’installe à Seattle, où son père travaille comme tuyauteur sur les chantiers navals avant de devenir, sans diplôme d’ingénieur, président d’une entreprise de réfrigération commerciale. Ses parents, raconte-t-il dans son autobiographie Nobel, admiraient Roosevelt et le New Deal.

Bon en mathématiques, il se destinait à des études d’ingénieur. Faute de bourse au MIT, il entre en 1955 à l’université de Chicago, qui n’a pas d’école d’ingénieurs. Passionné d’histoire ancienne, il y obtient en 1959 une licence d’histoire. Lecteur enthousiaste de l’historien belge Henri Pirenne, attentif à la vie économique des simples citoyens plutôt qu’aux rois, il commence un doctorat d’histoire à Berkeley, y suit des cours d’histoire économique et se tourne vers l’économie. Il revient à Chicago, apprend seul pendant un été les mathématiques des Foundations of Economic Analysis de Paul Samuelson, puis suit à l’automne 1960 le cours de théorie des prix de Milton Friedman, qui le marque profondément. Il soutient en 1964 une thèse sur la substitution entre capital et travail dans l’industrie américaine, dirigée notamment par Arnold Harberger et Gregg Lewis.

En 1963, il est recruté par la Graduate School of Industrial Administration du Carnegie Institute of Technology, l’actuelle université Carnegie Mellon, à Pittsburgh. Il y côtoie John Muth, qui avait formulé en 1961 l’hypothèse des anticipations rationnelles pour un marché isolé, ainsi que Thomas Sargent et Edward Prescott. Avec Leonard Rapping, il publie en 1969 une analyse des salaires réels, de l’emploi et de l’inflation aux États-Unis ; avec Prescott, il écrit en 1971 « Investment under Uncertainty », qui reformule utilement l’idée de Muth. De ces travaux naît son article de 1972, « Expectations and the Neutrality of Money », qu’il considérait lui-même comme le plus influent de ses écrits.

Il revient à l’université de Chicago au milieu des années 1970 et y devient en 1980 titulaire de la chaire John Dewey Distinguished Service Professor. Il y élargit ses recherches à la monnaie, aux finances publiques, au commerce international et à la croissance, souvent avec sa compagne et collègue Nancy Stokey, avec qui il publie en 1989, aux côtés de Prescott, le manuel Recursive Methods in Economic Dynamics. L’Académie royale des sciences de Suède lui décerne le 10 octobre 1995, seul, le prix de la Banque de Suède en sciences économiques. Il meurt à Chicago le 15 mai 2023, à 85 ans.

Les idées clés

Les anticipations rationnelles. Avant les années 1970, les modèles supposaient souvent des anticipations « adaptatives » : chacun corrige sa prévision d’inflation d’après l’erreur passée, quitte à se tromper dans le même sens année après année. Lucas applique au contraire l’hypothèse de Muth à l’économie entière : les agents utilisent toute l’information utile, y compris ce qu’ils savent de la politique suivie, et ne commettent pas d’erreurs systématiques. La fiche du guide sur la théorie des attentes rationnelles détaille cette hypothèse et ses limites.

Une courbe de Phillips verticale à long terme. La courbe de Phillips décrit une relation inverse entre inflation et chômage qui semblait solidement établie à la fin des années 1960. Friedman et Edmund Phelps avaient soutenu qu’elle ne pouvait pas être exploitée durablement, mais avec des anticipations adaptatives, une inflation toujours croissante permettait encore de réduire le chômage. Lucas fournit en 1972 la première démonstration théorique jugée satisfaisante d’une courbe inclinée à court terme et verticale à long terme : seule une politique monétaire non anticipée peut faire varier la production, et seulement de façon passagère.

La critique de Lucas. Les grands modèles économétriques, c’est-à-dire des systèmes d’équations estimées statistiquement sur des données passées, servaient à simuler les effets d’une nouvelle politique. Lucas montre que leurs coefficients dépendent de la politique en vigueur pendant la période d’estimation, parce qu’ils reflètent les anticipations de l’époque. Si la politique change, les comportements changent, et le modèle se trompe. D’où son programme : construire des modèles fondés sur des paramètres stables, comme les préférences des ménages et les techniques des entreprises, ce qu’on appelle les « fondements microéconomiques » de la macroéconomie.

Les cycles comme phénomène d’équilibre. Pour Lucas, les fluctuations de l’activité ne doivent pas être expliquées par des prix arbitrairement figés, mais par les décisions d’agents qui réagissent au mieux à des chocs imprévus. Cette démarche a ouvert la voie aux modèles de cycles réels d’Edward Prescott et Finn Kydland, prix Nobel 2004, dont les travaux sur la cohérence temporelle prolongent la réflexion sur la crédibilité des politiques.

Le capital humain et la croissance. En 1988, dans « On the Mechanics of Economic Development », Lucas demande par exemple pourquoi l’Inde n’a pas connu la croissance de l’Indonésie ou de l’Égypte, et plus largement pourquoi les pays ont connu des croissances si différentes. Il propose de traiter développement et croissance dans un même cadre, où l’accumulation de capital humain entretient la croissance. Avec Paul Romer, son ancien doctorant, il compte parmi les fondateurs de la théorie de la croissance endogène. En 1990, il pose aussi le « paradoxe de Lucas » : pourquoi le capital ne circule-t-il pas davantage des pays riches vers les pays pauvres, où il devrait pourtant être plus rentable ?

Une œuvre en contexte : la critique de 1976

Au début des années 1970, les gouvernements occidentaux s’appuient sur de grands modèles macroéconométriques, héritiers de la pensée keynésienne. La courbe de Phillips y figure comme une relation stable : un peu plus d’inflation contre un peu moins de chômage. Or la décennie dément ce calcul. Les pays industrialisés connaissent à la fois une inflation forte et un chômage élevé, la stagflation, que cette relation ne laissait pas prévoir.

C’est dans ce contexte que Lucas publie « Econometric Policy Evaluation : A Critique » dans le premier volume des Carnegie-Rochester Conference Series on Public Policy, en 1976. Il examine trois piliers des modèles de l’époque : la fonction de consommation, la fonction d’investissement et la courbe de Phillips. Pour chacun, il montre que les coefficients estimés résultent de décisions prises par des agents qui anticipaient une certaine politique. Un exemple simple résume l’argument : si l’on a observé qu’une baisse de l’inflation s’accompagnait d’une hausse du chômage, on ne peut pas en conclure qu’une désinflation future aura le même coût, car celui-ci dépend de ce que les gens attendent et de la crédibilité de l’annonce.

La réception est considérable. Le comité Nobel écrit en 1995 que la critique a été entièrement intégrée à la pensée économique : il va désormais de soi d’intégrer la révision des anticipations quand on évalue un nouveau régime de change, une réforme fiscale ou de nouvelles règles d’indemnisation du chômage. Les modèles d’équilibre général dynamiques et stochastiques, dits DSGE, aujourd’hui utilisés par de nombreuses banques centrales, descendent directement de ce programme.

Les critiques et les débats

Un mécanisme des cycles peu convaincant. Dans le modèle de 1972, les producteurs confondent une hausse générale des prix avec une hausse de la demande pour leur propre produit. Le comité Nobel lui-même relevait en 1995 que cette explication n’avait guère convaincu, puisque les statistiques monétaires sont publiées et faciles à consulter, et qu’aucune étude n’a montré que cette mauvaise information explique une part importante des cycles.

Des marchés jugés trop parfaits. Les premiers modèles d’équilibre supposaient des prix flexibles et une concurrence parfaite. Les économistes néokeynésiens ont répondu en conservant les anticipations rationnelles tout en réintroduisant des prix et des salaires rigides, ce qui redonne un rôle à la politique monétaire à court terme. Le comité Nobel notait en 1995 que la méthode de Lucas n’excluait pas ces frictions, à condition qu’elles soient expliquées par les décisions des agents et non introduites arbitrairement.

L’agent représentatif et la crise de 2008. Ses détracteurs reprochent aux modèles issus de son programme de résumer l’économie par un « agent représentatif », un ménage type censé décrire tous les autres, et de mal rendre compte des crises financières. En 2003, dans « Macroeconomic Priorities », publié par l’American Economic Review, Lucas estimait que le problème central de la prévention des dépressions était, en pratique, résolu ; un jugement que la crise de 2008 a rendu très discuté. Ses défenseurs répondent que la critique de 1976 reste valable quels que soient ces modèles, et que l’importance qu’il accordait aux anticipations et à la crédibilité inspire les stratégies de ciblage de l’inflation.

Ce qu’il en reste aujourd’hui

L’essentiel de la méthode de Lucas fait désormais partie du socle commun : presque tous les macroéconomistes, y compris ceux qui contestent ses conclusions, écrivent des modèles où les agents anticipent et optimisent. De nombreuses banques centrales ont adopté un objectif d’inflation basse et stable, et le comité Nobel voyait dès 1995 dans l’idée qu’aucune politique de stabilisation ne peut élever durablement l’emploi le fondement de ces stratégies. Les débats actuels portent sur ce que l’hypothèse des anticipations rationnelles laisse de côté : apprentissage progressif, rationalité limitée, inégalités entre ménages, fragilité financière.

Ce que ça change pour un investisseur ou un trader

La leçon la plus utile de Lucas est que les marchés réagissent à la surprise, pas à l’annonce elle-même. Une baisse de taux déjà attendue est intégrée dans les prix avant d’être décidée ; c’est l’écart entre la décision et ce que les marchés anticipaient qui fait bouger les cours. C’est pour cela que les banques centrales, de la Fed à la BCE, consacrent autant d’efforts à leur communication : guider les anticipations fait partie de leur politique monétaire.

La critique de Lucas invite aussi à la prudence face aux corrélations historiques. Une relation qui a fonctionné pendant des années entre deux actifs, ou entre une statistique et un indice, peut disparaître quand le régime change : nouvelle politique monétaire, nouvelle fiscalité, nouvelle réglementation. Enfin, son article de 1978 sur la formation des prix des actifs dans une économie d’équilibre avec anticipations rationnelles est, selon le comité Nobel, l’un des plus influents de l’économie financière et le point de départ d’une littérature qui cherche à relier finance et macroéconomie. C’est une grille de lecture, pas une méthode de gain.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que la critique de Lucas ?

La critique de Lucas, formulée en 1976, affirme qu’on ne peut pas prédire l’effet d’une nouvelle politique économique avec des relations statistiques estimées sous l’ancienne politique, car les agents modifient leurs anticipations et leur comportement quand les règles changent.

Pourquoi Robert Lucas a-t-il reçu le prix Nobel ?

Robert Lucas a reçu seul le prix Nobel d’économie en 1995 pour avoir développé et appliqué l’hypothèse des anticipations rationnelles, transformé l’analyse macroéconomique et approfondi la compréhension de la politique économique.

Robert Lucas était-il libéral ?

Élevé dans une famille favorable au New Deal, Lucas raconte avoir voté pour Kennedy en 1960, puis avoir révisé sa philosophie sociale au contact de Milton Friedman. L’encyclopédie Econlib le présente comme libertarien sur le plan politique ; en 1990, il jugeait par exemple préférable de ne pas taxer les revenus du capital.

Quel texte lire de Robert Lucas ?

L’article « Econometric Policy Evaluation : A Critique » (1976) reste la meilleure porte d’entrée. Pour une vue d’ensemble accessible de sa pensée sur les cycles, le comité Nobel recommandait Models of Business Cycles (1987), tiré de conférences données en 1985.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne) · Trader depuis 1994

Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.

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