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Paul Romer : biographie, idées et héritage

Paul Romer, né en 1955, prix Nobel d’économie 2018, fondateur de la croissance endogène : les idées, biens non rivaux, entretiennent la croissance.

Paul Romer : biographie, idées et héritage

Qui est Paul Romer ?

Paul Romer (né en 1955) est un économiste américain, fondateur de la théorie de la croissance endogène et prix Nobel d’économie en 2018 pour avoir intégré l’innovation technologique dans l’analyse macroéconomique de long terme. Il a montré que les idées, parce qu’elles peuvent servir à tous en même temps, sont le moteur d’une croissance qui peut durer indéfiniment.

Formé à l’université de Chicago sous la direction de Robert Lucas, il a enseigné à Rochester, Chicago, Berkeley, Stanford et New York, avant de rejoindre Boston College en 2023. Entrepreneur, promoteur des « villes à charte », économiste en chef de la Banque mondiale de 2016 à 2018, il est aussi un critique sévère de la macroéconomie universitaire.

Paul Romer en résumé

Paul Romer a répondu à la question que le modèle de Robert Solow laissait ouverte : d’où vient le progrès technique ? Dans ses articles de 1986 et de 1990, le savoir n’est plus une manne tombée du ciel mais le produit de décisions d’investissement prises par des entreprises en quête de profit. Une idée a une propriété rare : son usage par l’un n’empêche pas son usage par l’autre. Cette particularité crée des rendements croissants et permet une croissance durable, mais le marché, livré à lui-même, produit moins de recherche qu’il ne serait souhaitable. Il en tire des leçons sur les brevets, l’éducation, l’ouverture et les institutions.

  • Naissance : novembre 1955, à Denver (Colorado, États-Unis)
  • Nationalité : américaine
  • Courant : théorie de la croissance endogène (« nouvelle croissance »)
  • Œuvres principales : « Increasing Returns and Long-Run Growth » (1986), « Endogenous Technological Change » (1990), « The Trouble with Macroeconomics » (2016)
  • Distinctions : prix Nobel d’économie 2018, partagé avec William Nordhaus ; prix Horst Claus Recktenwald (2002)
  • Idée la plus connue : les idées sont des biens non rivaux, et leur accumulation entretient la croissance à long terme

Du tableau noir de Chicago aux bureaux de la Banque mondiale

Paul Michael Romer naît à Denver en novembre 1955. Son père, Roy Romer, sera gouverneur du Colorado. Après la Phillips Exeter Academy, il obtient en 1977 une licence de mathématiques à l’université de Chicago, puis suit des études doctorales au MIT (1977-1979) et à l’université Queen’s, à Kingston, au Canada (1979-1980). Il soutient à Chicago en 1983 une thèse dirigée par José Scheinkman et Robert Lucas, consacrée aux externalités, aux rendements croissants et à la croissance non bornée.

Sa carrière universitaire le mène à l’université de Rochester, à Chicago, puis à Berkeley de 1990 à 1996 et à la Graduate School of Business de Stanford à partir de 1996. Il publie ses deux articles fondateurs dans le Journal of Political Economy en octobre 1986 et en octobre 1990. En 1997, Time le classe parmi les vingt-cinq Américains les plus influents.

Romer quitte provisoirement l’enseignement pour fonder en 2000 Aplia, une société qui propose aux professeurs d’économie des exercices en ligne corrigés automatiquement ; elle est revendue en 2007. En juillet 2009, lors d’une conférence TEDGlobal, il lance l’idée des « villes à charte », puis s’installe à l’université de New York, où il fonde le Marron Institute of Urban Management.

En octobre 2016, il devient économiste en chef et vice-président principal de la Banque mondiale. Il quitte ce poste le 24 janvier 2018, peu après une polémique sur le classement Doing Business du Chili. En octobre 2018, l’Académie royale des sciences de Suède lui attribue la moitié du prix Nobel d’économie, l’autre moitié revenant à William Nordhaus pour ses travaux sur le climat. Après treize ans à l’université de New York, il rejoint à l’automne 2023 Boston College, où il dirige un Center for the Economics of Ideas.

Les idées clés

Rendre le progrès technique endogène. Dans le modèle de croissance néoclassique de Solow, l’accumulation du capital bute sur les rendements décroissants : seule une hausse de la productivité venue de l’extérieur du modèle entretient la croissance du revenu par habitant. Romer veut rendre ce progrès « endogène », c’est-à-dire l’expliquer à l’intérieur du système économique. En 1986, il s’appuie sur les externalités du savoir : ce qu’une entreprise apprend en investissant profite aussi aux autres, ce qui compense la baisse des rendements. C’est l’acte de naissance de la théorie de la nouvelle croissance, dite aussi de la croissance endogène.

Les idées, des biens non rivaux. Un bien est rival quand son usage par une personne en prive une autre : une machine-outil ne sert qu’à un atelier à la fois. Une formule chimique, un plan ou un logiciel peuvent servir à un nombre illimité de personnes sans s’user. Romer le résume en substance : si une personne trouve l’idée, tout le monde peut s’en servir. Avec le même savoir, doubler usines et ouvriers double la production ; doubler en outre le stock d’idées la fait plus que doubler. Ces rendements croissants permettent une croissance sans limite mécanique.

L’innovation a besoin d’un pouvoir de marché. L’article de 1990 ajoute que les idées sont « partiellement excluables » : un brevet, le secret ou l’avance technique permettent à leur inventeur d’en réserver un temps l’usage. Sans cette protection, personne ne financerait une recherche que les concurrents copieraient aussitôt. Romer abandonne donc l’hypothèse de concurrence parfaite au profit d’une concurrence monopolistique, où l’innovateur vend au-dessus du coût de production pour rentabiliser sa découverte. Les droits de propriété deviennent centraux, une intuition proche de celle de Joseph Schumpeter.

Le capital humain et la taille du marché. Dans le modèle de 1990, c’est le stock de capital humain, les compétences des chercheurs et des ingénieurs, qui détermine le rythme de la croissance. À l’équilibre, trop peu de capital humain est consacré à la recherche, car l’inventeur ne capte qu’une partie des bénéfices de son idée ; et l’intégration aux marchés mondiaux accélère la croissance, parce qu’un marché plus vaste rentabilise davantage chaque découverte. Romer précisait toutefois en 1998 que sa théorie ne justifiait pas toute intervention publique.

Les règles comme technologie sociale. À partir de 2009, Romer applique sa réflexion aux institutions. Des pays restent pauvres, selon lui, parce que leurs règles découragent l’investissement. Ses « villes à charte » sont des villes nouvelles dotées de règles propres, dont le pays hôte confie la garantie à un pays partenaire plus développé, et où chacun vient s’installer librement. Son modèle : Hong Kong sous administration britannique.

Une œuvre en contexte : « Endogenous Technological Change » (1990)

Au milieu des années 1980, la théorie de la croissance attire peu de chercheurs. Le modèle de Solow domine, mais il n’explique pas le progrès technique dont il fait le moteur du niveau de vie. L’article de Romer de 1986 a relancé le sujet, mais personne n’y innove délibérément. En octobre 1990, Romer publie dans le Journal of Political Economy (volume 98, numéro 5, pages S71 à S102) un texte qui corrige cette faiblesse.

Son résumé tient en quelques propositions. La croissance est tirée par un changement technique qui résulte de décisions d’investissement intentionnelles. Ce savoir est un bien non rival et partiellement excluable. Le stock de capital humain détermine le taux de croissance, mais trop peu va à la recherche. L’intégration aux marchés mondiaux augmente les taux de croissance.

Avec les travaux de Philippe Aghion et Peter Howitt et ceux de Gene Grossman et Elhanan Helpman, l’article de 1990 fonde un champ entier de recherche. Selon une évaluation publiée en 2018 sur le site VoxEU, chacun des deux grands articles de Romer avait alors été cité plus de 25 000 fois.

Les critiques et les débats

L’effet d’échelle. Le modèle de 1990 implique que plus une économie compte de chercheurs, plus elle croît vite. Or, Charles Jones a montré dès 1995 que l’effort de recherche aux États-Unis avait fortement augmenté sans que le rythme de croissance de la productivité suive. Jones en conclut que les idées deviennent plus difficiles à trouver et que la croissance de long terme dépend en définitive de celle de la population. Il juge pourtant que la non-rivalité des idées rend seule possible une croissance durable.

La concurrence et la destruction créatrice. Partha Dasgupta et Joseph Stiglitz ont montré en 1988 que, lorsque le savoir acquis par la pratique ne se diffuse qu’en partie, le marché tend vers le monopole naturel, ce qui fragilise l’hypothèse de concurrence retenue dans le modèle de 1986. Les modèles d’Aghion et Howitt ajoutent ce que Romer laisse de côté : une innovation détruit la valeur des précédentes, la destruction créatrice décrite par Schumpeter.

Les villes à charte. Au Honduras, le gouvernement a lancé des régions spéciales de développement inspirées de son idée, et Romer a présidé une commission de transparence chargée d’en surveiller la mise en œuvre. Il s’en est retiré en septembre 2012, après la signature d’accords avec des promoteurs sans que la commission soit consultée ; la Cour suprême hondurienne a déclaré ces régions inconstitutionnelles en octobre 2012. Ses détracteurs voient dans une ville gouvernée par des règles venues d’ailleurs une forme de néocolonialisme ; Romer fait valoir que chacun y vient de son plein gré.

La Banque mondiale et le Chili. Le 12 janvier 2018, dans un entretien au Wall Street Journal, Romer laisse entendre que des changements de méthode du classement Doing Business ont injustement pénalisé le Chili sous la présidence de Michelle Bachelet, peut-être pour des raisons politiques, et présente des excuses au pays. Augusto Lopez-Claros, ancien responsable du classement, rejette toute partialité. Romer démissionne moins de deux semaines plus tard. En septembre 2021, la Banque mondiale a abandonné ce classement après une enquête indépendante sur des irrégularités dans les éditions 2018 et 2020, qui concernaient notamment la Chine.

La « mathiness ». En 2015, dans l’American Economic Review, Romer accuse plusieurs théoriciens, dont Robert Lucas, son ancien directeur de thèse, Edward Prescott et Ellen McGrattan, de pratiquer la « mathiness » : un usage des mathématiques qui masque des hypothèses fragiles au lieu de les éclairer. En 2016, dans « The Trouble with Macroeconomics », il soutient que la macroéconomie a reculé depuis plus de trois décennies et compare les chocs technologiques des modèles de cycles réels au phlogistique, ce fluide imaginaire de l’ancienne chimie.

Ce qu’il en reste aujourd’hui

Que la croissance de long terme dépende de la production de savoir, et non de la seule accumulation de machines, fait aujourd’hui partie du socle commun de l’économie. Le diagnostic d’un sous-investissement spontané dans la recherche nourrit les débats sur le financement public de la science et sur les brevets, et l’économie numérique, où un logiciel se duplique à coût quasi nul, illustre ses intuitions.

Romer s’intéresse désormais à la crédibilité de la science et aux pratiques des géants technologiques. Il n’a aucun lien de parenté avec David Romer, économiste de Berkeley.

Ce que ça change pour un investisseur ou un trader

La grille de Romer éclaire la valorisation de certaines entreprises. Une société dont l’actif principal est une idée (un logiciel, un procédé, une marque protégée) peut servir un client supplémentaire pour un coût presque nul : ses marges croissent avec sa taille. D’où les valorisations élevées des valeurs technologiques, et leur fragilité : tout repose sur la partie « excluable » de l’idée. Un brevet qui expire, une décision antitrust ou un imitateur peuvent effacer une rente qui paraissait durable.

Elle invite aussi à juger la croissance potentielle d’une économie, qui pèse à long terme sur les taux d’intérêt et les bénéfices, à l’aune de sa recherche, de son capital humain et de son ouverture, plutôt que du seul investissement en équipements. L’article de 1993 coécrit avec George Akerlof, « Looting », montre enfin qu’une comptabilité défaillante et une réglementation laxiste peuvent inciter des propriétaires à mener leur entreprise à la faillite à leur profit, aux frais de la collectivité, comme lors de la crise des caisses d’épargne américaines des années 1980 : une clé de lecture des crises financières et de l’aléa moral. Aucune de ces grilles ne fournit de signal d’achat ou de vente.

Questions fréquentes

Qu’a apporté Paul Romer à l’économie ?

Paul Romer a expliqué l’origine du progrès technique, que le modèle de Solow tenait pour donné. Ses articles de 1986 et de 1990 montrent que les idées, biens non rivaux produits par des entreprises en quête de profit, entretiennent une croissance durable. Ces travaux lui ont valu le prix Nobel d’économie en 2018.

Pourquoi Paul Romer a-t-il reçu le prix Nobel ?

Paul Romer a reçu en 2018 la moitié du prix Nobel d’économie pour avoir intégré l’innovation technologique dans l’analyse macroéconomique de long terme. L’autre moitié est allée à William Nordhaus, récompensé pour avoir intégré le changement climatique dans cette même analyse.

Qu’est-ce qu’une ville à charte selon Paul Romer ?

Une ville à charte est, selon la proposition présentée par Paul Romer en 2009, une ville nouvelle régie par des règles différentes de celles du pays hôte, sous la garantie d’un pays partenaire, où chacun choisit librement de venir vivre. Romer y voyait un moyen d’importer de bonnes institutions dans des pays pauvres.

Pourquoi Paul Romer a-t-il quitté la Banque mondiale ?

Paul Romer a quitté la Banque mondiale le 24 janvier 2018, après avoir suggéré dans la presse que la méthode du classement Doing Business avait été modifiée au détriment du Chili, ce que l’ancien responsable du classement a contesté.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne) · Trader depuis 1994

Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.

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