George Akerlof : biographie, idées et héritage
George Akerlof, né en 1940 et prix Nobel 2001, a montré qu’un marché peut s’effondrer quand le vendeur en sait plus que l’acheteur sur la qualité.

Qui est George Akerlof ?
George Akerlof (né en 1940) est un économiste américain qui a montré, avec l’exemple des voitures d’occasion, qu’un marché peut se dégrader ou disparaître quand le vendeur en sait plus que l’acheteur sur la qualité de ce qu’il vend. Il a reçu le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel en 2001, avec Michael Spence et Joseph Stiglitz, pour leurs analyses des marchés où l’information est asymétrique.
Son article de 1970, « The Market for “Lemons” », refusé par trois revues avant d’être publié, est devenu l’un des textes les plus cités de l’économie. Akerlof a ensuite introduit dans la théorie économique des notions venues de la sociologie et de la psychologie : l’équité, la réciprocité, l’identité, la confiance.
George Akerlof en résumé
George Akerlof a posé une question simple : que se passe-t-il quand l’une des deux parties à un échange connaît la qualité du produit et l’autre non ? L’acheteur, incapable de distinguer le bon du mauvais, ne paie qu’un prix moyen. Les vendeurs de bons produits se retirent, la qualité moyenne baisse, et le marché peut s’effondrer. Ce mécanisme s’appelle la sélection adverse. Akerlof a ensuite expliqué le chômage par des salaires fixés au-dessus du niveau d’équilibre pour des raisons d’équité. Avec Robert Shiller, il a décrit le rôle de la confiance et des récits dans les crises.
- Naissance : 17 juin 1940, à New Haven (Connecticut, États-Unis)
- Nationalité : américaine
- Courant ou école : économie de l’information, nouvelle économie keynésienne, économie comportementale
- Œuvres principales : « The Market for “Lemons” » (1970), Les Esprits animaux (avec Robert Shiller, 2009), Identity Economics (avec Rachel Kranton, 2010)
- Distinctions : prix Nobel d’économie 2001 (avec Michael Spence et Joseph Stiglitz) ; président de l’American Economic Association en 2006
- Idée la plus connue : le marché des « lemons » : quand l’acheteur ne peut pas juger la qualité, les mauvais produits chassent les bons
Un macroéconomiste de Berkeley parti des voitures d’occasion
George Arthur Akerlof naît le 17 juin 1940 à New Haven, dans le Connecticut. Il termine ses études secondaires à la Lawrenceville School en 1958, puis obtient en 1962 une licence d’économie à l’université Yale. Il prépare ensuite un doctorat au Massachusetts Institute of Technology (MIT), qu’il soutient en 1966 sous la direction de Robert Solow, avec une thèse intitulée Wages and Capital.
En 1966, il devient professeur assistant à l’université de Californie à Berkeley. C’est pendant cette première année qu’il rédige l’article sur les « lemons », mot de l’argot américain qui désigne une voiture défectueuse. Il passe l’année 1967-1968 à l’Indian Statistical Institute de New Delhi. Titularisé à Berkeley, il est économiste principal au Council of Economic Advisers de la Maison-Blanche en 1973-1974, puis chercheur invité au conseil des gouverneurs de la Réserve fédérale en 1977.
De 1978 à 1980, il enseigne à la London School of Economics, avant de revenir à Berkeley en 1980 comme titulaire de la chaire Goldman. Dans les années 1980, il signe avec l’économiste Janet Yellen, future présidente de la Réserve fédérale, une série de travaux sur les salaires et la rigidité des prix. Dans les années 1990, il est chercheur associé (senior fellow) à la Brookings Institution, à Washington. Il devient professeur émérite de Berkeley en 2010 et enseigne ensuite à l’université Georgetown, à Washington.
Sa conférence Nobel, publiée en 2002 dans l’American Economic Review sous le titre « Behavioral Macroeconomics and Macroeconomic Behavior », plaide pour une macroéconomie qui tienne compte des comportements réels plutôt que d’agents parfaitement calculateurs.
Les idées clés
La sélection adverse. Quand le vendeur connaît la qualité et pas l’acheteur, on parle d’asymétrie d’information. L’acheteur paie un prix qui reflète la qualité moyenne, ce qui fait fuir les propriétaires de bons produits ; il ne reste que les mauvais. Akerlof en tirait une conséquence large : la crainte de tomber sur un « lemon » explique des institutions entières, comme les garanties offertes par les concessionnaires, qui existent pour rassurer l’acheteur. Le mécanisme est détaillé dans la fiche du guide consacrée à la sélection adverse.
Le pillage par la faillite. En 1993, avec Paul Romer, Akerlof publie dans les Brookings Papers on Economic Activity « Looting : The Economic Underworld of Bankruptcy for Profit ». Les deux auteurs étudient quatre épisodes des années 1980, dont la crise des caisses d’épargne américaines (savings and loans) et le boom puis le krach de l’immobilier à Dallas. Leur thèse : quand une garantie publique reporte les pertes sur l’État et que la comptabilité, la réglementation ou les sanctions sont faibles, des propriétaires ont intérêt à vider leur entreprise puis à la laisser faire faillite. C’est une forme extrême d’aléa moral, le risque qu’un acteur protégé contre les pertes prenne des risques qu’il ne paiera pas.
Le salaire d’efficience et l’équité. Dans « Labor Contracts as Partial Gift Exchange » (1982), Akerlof décrit le contrat de travail comme un échange de dons partiel : l’entreprise paie plus que le salaire du marché, les salariés fournissent plus que l’effort minimal. Avec Janet Yellen, il précise en 1990 l’hypothèse du « salaire équitable » : un salarié qui se juge sous-payé réduit son effort. Si les entreprises paient au-dessus du salaire d’équilibre, une partie des candidats reste sans emploi, ce qui explique un chômage involontaire durable.
La quasi-rationalité et l’inflation faible. En 1985, Akerlof et Yellen montrent que des entreprises qui ne modifient pas leurs prix à chaque variation de la demande perdent très peu, alors que l’effet cumulé sur l’économie est important : la politique monétaire agit alors sur la production à court terme. En 1996, avec William Dickens et George Perry, il soutient que les salaires nominaux baissent rarement et qu’une inflation nulle impose donc un coût permanent en emplois, alors qu’une inflation modérée et stable permet le plein emploi. Le débat prolonge celui de la courbe de Phillips.
L’identité et les esprits animaux. Avec Rachel Kranton, Akerlof fait entrer l’identité sociale dans les modèles (« Economics and Identity », 2000, puis le livre Identity Economics, 2010) : chacun agit aussi selon l’idée qu’il se fait de ce qu’une personne comme lui doit faire. Avec Robert Shiller, il reprend l’expression de John Maynard Keynes dans Les Esprits animaux (2009), qui retient cinq ressorts psychologiques : la confiance, l’équité, la corruption et la mauvaise foi, l’illusion monétaire et les récits.
Une œuvre en contexte : « The Market for “Lemons” » (1970)
Jeune macroéconomiste, Akerlof constate que les ventes de voitures neuves pèsent lourd dans les cycles économiques et se demande pourquoi les ménages achètent du neuf plutôt que de l’occasion. Son intuition : ils se méfient des vendeurs de voitures d’occasion. Faute d’outils pour modéliser l’effet sur le cycle, il se contente de montrer qu’un marché de l’occasion peut se rétrécir, voire disparaître.
Il envoie le texte à l’American Economic Review en juin 1967. L’éditeur le refuse : la revue ne publie pas d’articles sur des sujets aussi triviaux. La Review of Economic Studies le refuse pour la même raison. Au Journal of Political Economy, deux rapporteurs jugent le raisonnement faux : des œufs de calibres différents se trient et se vendent sans difficulté, et, argument décisif, si l’article était juste, l’économie serait différente. Le Quarterly Journal of Economics l’accepte enfin et le publie en 1970 (volume 84, numéro 3).
L’article tient en treize pages. Après le modèle des automobiles, Akerlof l’applique à l’assurance maladie des personnes âgées, à l’emploi des minorités et au crédit dans les pays en développement : en Inde, les prêteurs de village pratiquaient des taux bien plus élevés que ceux des grandes villes, et un intermédiaire extérieur qui voudrait prêter moins cher attirerait d’abord les plus mauvais emprunteurs. Akerlof cite la loi de Gresham, selon laquelle la mauvaise monnaie chasse la bonne, tout en notant que l’analogie est imparfaite, puisque dans le cas de la monnaie acheteurs et vendeurs savent en principe distinguer les pièces. La dernière partie décrit les institutions qui atténuent le problème, à commencer par les garanties, et suggère que la sélection adverse explique bon nombre d’institutions économiques. Le dossier scientifique du prix Nobel 2001 le présente comme probablement la contribution la plus importante à l’économie de l’information.
Les critiques et les débats
Des marchés plus résistants que le modèle. Le marché de l’occasion n’a pas disparu. Les économistes Alex Tabarrok et Tyler Cowen ont rappelé en 2015 qu’aux États-Unis il s’y vend environ trois fois plus de voitures d’occasion que de neuves, et soutenu que les rapports d’historique de véhicule, les lois sur les compteurs kilométriques et les avis en ligne ont réduit l’asymétrie au point que le modèle ne décrit plus ce marché. Les études empiriques sur les voitures d’occasion restent partagées. Les défenseurs d’Akerlof répondent que le marché survit grâce aux institutions qu’il avait décrites.
Le salaire d’efficience à l’épreuve du terrain. Des expériences en laboratoire, comme celles d’Ernst Fehr et de ses coauteurs en 1993, ont observé que des salaires plus élevés obtenaient plus d’effort. Plusieurs études de terrain ont trouvé un effet faible ou nul d’une hausse du salaire fixe, alors que des cadeaux en nature produisaient un effet. Le lien entre équité et chômage durable reste discuté.
Plus d’État ou plus de vigilance ? Dans Les Esprits animaux comme dans Marchés de dupes (2015, traduit en 2016), Akerlof et Shiller concluent à la nécessité d’une régulation et d’une intervention publique plus fortes. Le juge et juriste américain Richard Posner a publié une critique du premier livre dans The New Republic, à laquelle les auteurs ont répondu. L’objection classique de la théorie du choix public s’applique aussi : les régulateurs sont soumis aux mêmes biais, aux mêmes pressions et aux mêmes asymétries d’information que les acteurs qu’ils surveillent.
Ce qu’il en reste aujourd’hui
La sélection adverse est enseignée dans tous les cours de microéconomie et sert à analyser l’assurance, le crédit, l’embauche, les plateformes de vente en ligne ou la notation des emprunteurs. Ses travaux avec Janet Yellen ont nourri la nouvelle économie keynésienne, qui explique par la rigidité des prix et des salaires l’effet de la monnaie sur l’activité.
Sa seconde partie de carrière a contribué à faire de la psychologie un objet légitime en macroéconomie, aux côtés de Robert Shiller, de Daniel Kahneman et de Richard Thaler. Le débat sur l’inflation faible reste ouvert : les grandes banques centrales visent aujourd’hui une inflation d’environ 2 %, et non une inflation nulle.
Ce que ça change pour un investisseur ou un trader
La grille d’Akerlof commence par une question : qui sait quoi ? Sur un marché, celui qui vend un actif en connaît souvent mieux les défauts que celui qui l’achète. Une introduction en Bourse, une émission d’obligations à haut rendement ou un produit structuré peuvent concentrer les dossiers que les mieux informés préfèrent céder. Le mécanisme de la sélection adverse explique aussi pourquoi le crédit peut se bloquer d’un coup dans une crise : quand les prêteurs ne savent plus distinguer les bons emprunteurs des mauvais, ils montent leurs taux ou cessent de prêter, comme pendant la crise des subprimes.
L’article sur le pillage invite à surveiller les secteurs où une garantie publique, explicite ou implicite, couvre les pertes et où la comptabilité laisse de la marge : c’est là que se forment les excès qui finissent par coûter cher. Enfin, les « esprits animaux » rappellent que la confiance et les récits font bouger les cours autant que les chiffres. Ils complètent la lecture des bulles et des krachs et nuancent l’hypothèse d’efficience des marchés. Ces idées aident à poser des questions ; elles ne donnent ni date ni niveau de prix.
Questions fréquentes
Qu’a apporté George Akerlof à l’économie ?
George Akerlof a montré en 1970 que l’asymétrie d’information, quand le vendeur connaît la qualité et pas l’acheteur, peut faire disparaître les bons produits d’un marché. Cette idée de sélection adverse lui a valu le prix Nobel d’économie 2001.
Qu’est-ce que le marché des « lemons » d’Akerlof ?
C’est un marché de voitures d’occasion où l’acheteur ne peut pas distinguer les bonnes voitures des « lemons », les voitures défectueuses. Il ne paie qu’un prix moyen, les propriétaires de bonnes voitures renoncent à vendre et la qualité moyenne baisse jusqu’à ce que le marché se réduise aux mauvais véhicules.
George Akerlof est-il keynésien ?
Oui, au sens de la nouvelle économie keynésienne : il explique les effets de la monnaie et le chômage par des rigidités de prix et de salaires et par des comportements réels. Il juge qu’une régulation forte est nécessaire pour limiter les crises et la manipulation des consommateurs, mais il a aussi montré que des garanties publiques mal conçues peuvent encourager le pillage.
Quel livre lire de George Akerlof ?
Pour commencer, Les Esprits animaux (2009), écrit avec Robert Shiller et traduit en français, explique le rôle de la confiance et des récits dans les crises. Marchés de dupes (2015) traite de la manipulation des consommateurs.
Pour aller plus loin
Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.
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