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Qu’est-ce que l’aléa moral ?

Lorsqu’un banquier décide de prêter de l’argent, il ne sait pas toujours comment l’argent va être utilisé mais il se doit de fixer un taux d’emprunt. Le client est souvent le seul à savoir comment il va utiliser cet argent, mais ayant obtenu un taux fixe avec un début de remboursement fixé à 2 ans plus tard, il ne craint pas que le banquier lui demande de rendre des comptes. Imaginons de plus un client accro aux jeux avec peu d’économies. Ce client perd tout l’argent au casino et il se retrouve totalement ruiné, le banquier ne pourra peut-être jamais être remboursé et devra peut-être abandonner une part de la créance.

Une telle situation, où le client a plus d’informations que le banquier et où personne ne l’incite à être prudent avec ses économies, est appelée « l’aléa moral ». Le client sait qu’il n’a pas d’argent pour jouer, alors il emprunte pour jouer le tout pour le tout. Dans le pire des cas, il sera toujours pauvre et ce n’est pas son argent qui sera perdu.

Ce processus est le même pour les entreprises, si elles savent que le risque qu’elles prennent est pris en charge par un tiers, elles ont tendance à en prendre plus qu’à l’accoutumée.

Prenons l’exemple d’un groupe pétrolier comme TotalEnergies (Total jusqu’en 2021). Imaginons que Total fasse faillite pour X raison. Les dirigeants sont de toute manière quasi certains que l’État ne peut pas se permettre de perdre Total et va forcément venir en aide au groupe. Une telle situation peut pousser certains grands groupes à prendre des risques énormes, comme les banques par exemple…

Citation sur l’aléa moral

« Certaines questions particulièrement épineuses sont posées par l’existence d’institutions financières qui peuvent être perçues comme  »trop grosses pour faire faillite », et par les problèmes d’aléa moral qui se font jour quand les gouvernements interviennent dans une crise financière. »,

Ben Bernanke

 

Ben Bernanke
Ben Bernanke et l’Aléa moral

L’aléa moral en résumé

L’aléa moral désigne le changement de comportement d’une personne ou d’une entreprise qui, une fois protégée contre un risque, n’en supporte plus toutes les conséquences et devient moins prudente. Il naît d’un contrat (assurance, prêt, garantie, rémunération) et d’une information imparfaite : celui qui paie les pots cassés ne peut pas surveiller entièrement ce que fait celui qu’il protège.

La notion sert à comprendre l’assurance, le crédit, la rémunération des dirigeants et, depuis la crise de 2008, le sauvetage des banques jugées « trop grosses pour faire faillite ».

D’où vient la notion

L’expression moral hazard vient du monde de l’assurance : elle était d’usage courant chez les assureurs anglais à la fin du XIXe siècle. « Moral » n’y porte pas de jugement sur l’honnêteté des gens ; le mot renvoie au comportement, par opposition au risque purement physique.

Les économistes s’en emparent dans les années 1960. Kenneth Arrow l’analyse dans « Uncertainty and the Welfare Economics of Medical Care » (American Economic Review, 1963) : une assurance santé complète peut pousser à consommer davantage de soins. Mark Pauly lui répond en 1968 dans « The Economics of Moral Hazard : Comment », dans la même revue. En 1979, Bengt Holmström publie « Moral Hazard and Observability » (Bell Journal of Economics) et montre comment un contrat peut équilibrer le partage du risque et l’incitation à l’effort quand l’action de l’agent n’est observée qu’en partie. Ces travaux sur la théorie des contrats lui valent, avec Oliver Hart, le prix Nobel d’économie 2016.

Aléa moral et sélection adverse : deux problèmes distincts

Les deux naissent d’une information inégale, mais pas au même moment. La sélection adverse joue avant le contrat : le prêteur ou l’assureur ne sait pas à qui il a affaire et attire, sans le vouloir, les profils les plus risqués. L’aléa moral joue après la signature : c’est le comportement de l’assuré ou de l’emprunteur qui change parce qu’il est couvert. Dans l’exemple du joueur de casino ci-dessus, les deux se mêlent : le banquier ignore le vice de son client (sélection adverse), et le client, une fois l’argent obtenu, prend des risques qu’il ne prendrait pas avec ses propres fonds (aléa moral).

Un exemple chiffré

Imaginons un gérant qui place 100 millions d’euros pour le compte d’une banque et touche 20 % des gains, mais ne rend rien en cas de perte. Il a le choix entre deux stratégies :

  • une stratégie prudente qui rapporte 5 millions d’euros à coup sûr : sa prime est de 1 million ;
  • une stratégie risquée qui a une chance sur deux de gagner 30 millions et une chance sur deux d’en perdre 40 : en moyenne, la banque perd 5 millions (0,5 × 30 − 0,5 × 40), mais la prime moyenne du gérant est de 3 millions (0,5 × 20 % × 30).

Le contrat pousse le gérant vers la stratégie qui détruit de la valeur pour la banque. C’est tout le problème : la perte retombe sur un autre que celui qui décide. La même logique vaut pour une banque entière lorsque ses dirigeants pensent que l’État couvrira les pertes extrêmes.

Des épisodes réels

En septembre 1998, le fonds Long-Term Capital Management est au bord de la faillite. Le 23 septembre, sous l’égide de la Réserve fédérale de New York, quatorze établissements financiers le recapitalisent pour environ 3,6 milliards de dollars. Aucun argent public n’est engagé, mais plusieurs voix, dont Paul Volcker, reprochent à la Fed d’avoir signalé aux marchés qu’elle interviendrait en cas de crise : beaucoup y voient un précédent qui a nourri la conviction des grandes banques d’être protégées.

La citation de Ben Bernanke reproduite ci-dessus est tirée de son discours « Reducing systemic risk », prononcé le 22 août 2008 au symposium de Jackson Hole. Un peu plus de trois semaines plus tard, le 15 septembre 2008, Lehman Brothers dépose son bilan sans sauvetage public. La panique qui suit montre l’autre face du dilemme : refuser d’intervenir pour ne pas encourager l’imprudence peut coûter très cher à tout le système.

En mars 2023, après la faillite de Silicon Valley Bank, le Trésor, la Fed et l’agence de garantie des dépôts américaine annoncent que tous les déposants seront intégralement remboursés, y compris au-delà du plafond de garantie, tandis que les actionnaires et certains créanciers non garantis ne sont pas protégés. Le débat sur l’aléa moral a immédiatement repris : protéger les déposants rassure, mais leur ôte une raison de surveiller leur banque.

Critiques et débats

Personne ne conteste l’existence de l’aléa moral ; le débat porte sur son poids face aux autres risques. Les partisans de l’intervention publique en crise rappellent que la faillite désordonnée d’un grand établissement peut provoquer une panique bancaire et une récession dont le coût dépasse de loin celui du sauvetage : c’est la logique du prêteur en dernier ressort. Leurs contradicteurs répondent que chaque sauvetage rend le suivant plus probable, parce qu’il apprend aux créanciers que leur argent est garanti dans les faits.

Depuis 2008, les régulateurs cherchent une voie entre les deux : exigences de fonds propres plus élevées avec Bâle III, surcharges pour les banques d’importance systémique, et règles de résolution qui imposent aux actionnaires puis à certains créanciers de supporter les pertes avant l’argent public. Leur efficacité ne sera vraiment jugée qu’à la prochaine grande crise.

Ce que l’aléa moral change pour un investisseur

Les marchés intègrent dans leurs prix la probabilité d’un soutien public. Les obligations des très grandes banques se financent en partie grâce à cette garantie implicite, et l’écart de taux avec des émetteurs plus petits, ou le prix de leurs CDS, en donne une mesure. Mais l’épisode de 2023 rappelle une règle constante : lors d’un sauvetage, ce sont souvent les déposants et le système qui sont protégés, pas les actionnaires. L’idée qu’une banque centrale viendra toujours soutenir les marchés en cas de chute (ce que les opérateurs appellent le « put » de la Fed) relève du même mécanisme : elle peut encourager l’effet de levier et la prise de risque, jusqu’au jour où la banque centrale, contrainte par l’inflation, n’intervient pas.

Questions fréquentes

Quelle est la différence entre aléa moral et sélection adverse ?

La sélection adverse vient d’une information cachée avant le contrat (qui est l’emprunteur ?) ; l’aléa moral vient d’une action cachée après le contrat (que fait-il de l’argent ou de la protection reçue ?).

Pourquoi parle-t-on d’aléa « moral » ?

C’est la traduction de l’anglais moral hazard, un terme d’assureurs. Il désigne un risque lié au comportement de l’assuré, sans jugement sur sa vertu : chacun réagit simplement aux incitations de son contrat.

Que veut dire « trop gros pour faire faillite » ?

Une institution est dite too big to fail lorsque sa faillite menacerait tout le système financier, au point que les autorités se sentent obligées de la sauver. Si ses dirigeants et ses créanciers le savent, ils sont incités à prendre plus de risques.

Comment limite-t-on l’aléa moral ?

En laissant une partie du risque à celui qui agit : franchise en assurance, apport personnel et garanties pour un crédit, rémunération différée ou récupérable pour les dirigeants, fonds propres élevés et règles de résolution pour les banques.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne) · Trader depuis 1994

Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.

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3 commentaires

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G
Gervais fouda17 décembre 2016
J'ai beaucoup aimé le tableau récapitulatif basé sur les grandes théories économiques
B
Bandal21 février 2018
Ça me ferait plaisir de lire l'entièreté de votre article intéressant, prière me l'envoyer par mon mail. Merci
C
Christelle Puyraud17 avril 2020
Une fois de plus, tu m'apprends des choses ! Merci Benoist !
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