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Qu’est-ce que l’X-inefficience ? Le coût caché des monopoles

L’X-inefficience, notion de Harvey Leibenstein (1966), mesure ce qu’une entreprise perd faute d’effort et d’organisation quand la concurrence est faible.

Lexique économique · Entreprise : L’X-inefficience

Qu’est-ce que l’X-inefficience ?

L’X-inefficience est l’écart entre ce qu’une entreprise pourrait produire avec les hommes, les machines et les matières dont elle dispose et ce qu’elle produit réellement, un écart qui tient moins à la technique qu’au manque d’effort, de motivation et d’organisation, et qui prospère surtout là où la pression concurrentielle est faible. La notion a été proposée par l’économiste américain Harvey Leibenstein en 1966.

Dit autrement : à technologie et à ressources égales, deux usines peuvent afficher des coûts unitaires très différents. La théorie de la firme supposait que toute entreprise minimise ses coûts ; Leibenstein constate que beaucoup ne le font pas, durablement, et que ce gaspillage interne coûte souvent plus cher à l’économie qu’une mauvaise répartition des ressources entre secteurs. Le « X » désigne ce facteur que la théorie ne savait pas nommer : ni purement technique, ni purement organisationnel, ni purement psychologique, mais un peu des trois.

Il faut distinguer deux notions. L’efficience allocative mesure si les ressources vont aux usages que les consommateurs valorisent le plus ; un monopole qui vend trop cher et produit trop peu la dégrade. L’X-efficience mesure autre chose : si, à l’intérieur de l’entreprise, les ressources engagées donnent tout ce qu’elles peuvent donner.

L’X-inefficience en résumé

L’X-inefficience désigne le surcoût qu’une entreprise supporte lorsqu’elle n’utilise pas au mieux ses moyens de production, par manque d’effort, de motivation ou d’organisation. Harvey Leibenstein l’a définie en 1966 dans l’article « Allocative Efficiency vs. “X-Efficiency” », publié dans l’American Economic Review. Il y soutenait que les gains à attendre d’une meilleure allocation des ressources sont faibles, alors que ceux d’une meilleure organisation interne sont souvent considérables, et que la concurrence en est l’aiguillon principal. Critiquée par George Stigler en 1976, la notion a nourri l’économie de l’organisation, de la réglementation et des privatisations.

Harvey Leibenstein et l’article de 1966

Harvey Leibenstein naît le 7 août 1922 en Ukraine et grandit à Montréal. Diplômé de l’université Northwestern, docteur en économie de Princeton en 1951, il enseigne à Berkeley de 1951 à 1967, puis à Harvard de 1967 à 1987. Connu d’abord pour ses travaux sur la demande, le développement et la démographie, il meurt le 28 février 1994.

L’intuition n’était pas entièrement neuve. Dès janvier 1935, dans la revue Econometrica, le Britannique John Hicks observait que le détenteur d’un monopole a souvent intérêt à ne pas se fatiguer à chercher le profit maximal, et concluait par une formule restée célèbre, que l’on peut traduire ainsi : « Le meilleur de tous les profits de monopole est une vie tranquille. » Mais il n’en faisait pas une catégorie de l’analyse.

L’article de Leibenstein paraît dans l’American Economic Review de juin 1966 (vol. 56, n° 3, p. 392-415). Il part d’un constat chiffré. Les estimations disponibles des pertes dues au monopole ou aux droits de douane sont minuscules : 0,07 % du produit national pour le monopole aux États-Unis selon Arnold Harberger, 0,01 % selon Schwartzman, rarement plus de 1 % pour les tarifs douaniers. L’article s’ouvre sur ce diagnostic : les données empiriques qui s’accumulent laissent penser que le problème de l’efficience allocative est négligeable (traduction libre). À l’inverse, les missions de productivité de l’Organisation internationale du travail en Inde, en Birmanie, au Pakistan, en Israël ou en Indonésie ont obtenu des baisses de coûts unitaires de 5 % à plus de 80 %, souvent supérieures à 25 %, sans aucun capital supplémentaire : réorganisation des ateliers, manutention, contrôle des déchets, méthodes de travail, salaire au rendement.

Leibenstein racontera que l’idée lui est venue de rapports de consultants que les économistes lisaient peu : des améliorations quasi gratuites y étaient proposées à des dirigeants qui ne les adoptaient pas. Le texte devient le quatrième article le plus cité de l’American Economic Review sur la période 1969-1980. Leibenstein développe ensuite la théorie dans Beyond Economic Man (1976) puis Inside the Firm : The Inefficiencies of Hierarchy (1987).

Les idées clés

Le gaspillage interne pèse plus que le monopole. Le cœur de la thèse est une comparaison d’ordres de grandeur. Le prix trop élevé d’un monopole coûte à l’économie une fraction de point de PIB ; les surcoûts des entreprises qui n’ont pas à se battre peuvent atteindre des dizaines de pour cent de leurs coûts. La science économique, conclut Leibenstein, regarde le mauvais problème.

L’effort est une variable, pas une donnée. Leibenstein avance trois raisons pour lesquelles une même quantité de facteurs peut donner des résultats très différents. Les contrats de travail sont incomplets : ils fixent un salaire et des horaires, pas l’intensité ni la qualité de l’effort. La fonction de production, c’est-à-dire la relation entre les moyens engagés et la production obtenue, n’est jamais entièrement connue des dirigeants. Enfin, certains facteurs, comme la compétence de gestion, ne s’achètent pas sur un marché, ou pas aux mêmes conditions pour tous.

La concurrence comme aiguillon. Selon Leibenstein, le niveau du coût unitaire dépend du degré d’X-efficience, qui dépend lui-même de la pression concurrentielle et d’autres facteurs de motivation. Une entreprise menacée réduit ses coûts ; une entreprise protégée, par un monopole légal, un tarif douanier ou une subvention, peut laisser filer les siens sans être sanctionnée. Le protégé ne gagne donc pas seulement une rente : il risque de la dissiper en surcoûts. C’est un pont entre l’X-inefficience et la recherche de rente.

Une rationalité sélective. Dans ses travaux ultérieurs, Leibenstein abandonne l’hypothèse d’une maximisation systématique du profit au profit d’une « non-maximisation partielle » : les individus s’écartent du calcul optimal tant que la pression extérieure reste faible, et s’en rapprochent quand elle augmente. Ce postulat, très contesté à l’époque, fait de lui un précurseur de l’économie comportementale.

Une question d’organisation autant que de marché. L’X-inefficience naît à l’intérieur de la firme : hiérarchies trop lourdes, objectifs flous, incitations mal conçues, routines que personne ne remet en cause. Certains gains obtenus par les missions de l’Organisation internationale du travail disparaissaient d’ailleurs après le départ des consultants.

Un exemple : le minerai de fer des Grands Lacs

L’économiste James Schmitz, de la Réserve fédérale de Minneapolis, a étudié en 2005 dans le Journal of Political Economy un cas presque expérimental. Depuis les débuts de l’exploitation dans le Minnesota, dans les années 1880, les mines des Grands Lacs étaient pratiquement seules à fournir les aciéries de la région jusqu’à Pittsburgh, grâce à des frais de transport bien plus faibles que ceux de concurrents lointains : près d’un siècle sans concurrence étrangère sur ce marché.

Au début des années 1980, la situation du marché mondial de l’acier permet aux producteurs brésiliens de proposer du minerai livré à Chicago à des prix nettement inférieurs aux prix locaux. Les mines américaines et canadiennes entrent en crise. Leur réponse est spectaculaire : la productivité du travail double en quelques années, alors qu’elle avait peu bougé pendant la décennie précédente, et la productivité des matières premières progresse de plus de moitié. Selon Schmitz, l’essentiel de ces gains ne vient ni de nouvelles machines ni de nouvelles techniques, mais de la modification des pratiques de travail inscrites dans les conventions collectives : réduction des sureffectifs, assouplissement des règles d’affectation, équipes mixtes direction-salariés, intéressement. Les mêmes mines, avec les mêmes gisements, pouvaient donc produire beaucoup plus à moindre coût ; il a fallu une menace extérieure pour que cela se fasse.

Les critiques et les débats

La charge de George Stigler. En 1976, George Stigler, figure de l’école de Chicago, publie dans l’American Economic Review (vol. 66, n° 1, p. 213-216) un article au titre ironique, « The Xistence of X-Efficiency ». Son argument : ce que Leibenstein appelle gaspillage n’en est pas un si l’on tient compte de toutes les contraintes et de tous les « produits » de l’entreprise. Un salarié qui travaille moins dur obtient du loisir, un dirigeant qui ne pousse pas ses équipes s’achète du confort ; ce sont des choix rationnels, et la notion de gaspillage n’a guère d’utilité pour la théorie économique. Leibenstein répond en 1978 par « X-Inefficiency Xists : Reply to an Xorcist ». L’économiste Craig Freedman a montré en 2002 que les deux hommes parlaient largement à côté l’un de l’autre, faute de s’accorder sur les définitions, et Michael Perelman a rappelé en 2011 que Stigler n’avait pas davantage prouvé que l’X-inefficience n’existe pas.

Une notion absorbée par la théorie de l’agence. La même année que la critique de Stigler, Michael Jensen et William Meckling publient leur article sur les coûts d’agence (Journal of Financial Economics, 1976). Quand un dirigeant gère l’argent d’actionnaires qui ne peuvent pas tout surveiller, il peut privilégier ses propres objectifs, comme les avantages en nature ou un moindre effort. Ce cadre, proche de l’aléa moral, explique une bonne partie des phénomènes décrits par Leibenstein sans renoncer à l’hypothèse de maximisation individuelle. Pour beaucoup, il a rendu le terme superflu ; pour ses défenseurs, il en confirme le fond.

Le problème de la mesure. Mesurer l’X-inefficience suppose de connaître la production maximale possible, qui n’est jamais observée. Les chercheurs l’estiment par des méthodes de frontière : on compare chaque entreprise aux plus performantes de son secteur, par analyse d’enveloppement des données ou par frontière stochastique. Le résultat dépend de l’échantillon et des hypothèses, et un écart à la frontière peut refléter des différences de qualité ou d’environnement que les données ne captent pas.

Propriété ou concurrence ? Le débat sur les privatisations a prolongé la controverse. Dans leur synthèse de 2001 publiée dans le Journal of Economic Literature, William Megginson et Jeffry Netter concluent que les entreprises privatisées deviennent en général plus efficaces et plus rentables. Dès 1988, John Vickers et George Yarrow, d’Oxford, soutenaient toutefois que le transfert de propriété compte moins que la concurrence et une réglementation efficace : un monopole public devenu monopole privé n’a pas forcément plus de raisons de réduire ses coûts.

Ce qu’il en reste aujourd’hui

Le terme est aujourd’hui moins employé que l’idée qu’il recouvre. Les économistes de la productivité constatent des écarts considérables entre entreprises d’un même secteur. Nicholas Bloom et John Van Reenen ont évalué en 2007 les pratiques de gestion de 732 entreprises industrielles moyennes aux États-Unis, en France, en Allemagne et au Royaume-Uni : la mauvaise gestion est plus fréquente là où la concurrence est faible, et dans les entreprises familiales transmises au fils aîné. En 2013, une expérience menée dans de grandes entreprises textiles indiennes a montré que l’adoption de pratiques de gestion élémentaires, proposées gratuitement par des consultants, augmentait la productivité de 17 % dès la première année : exactement le type de gain « gratuit » qui intriguait Leibenstein.

L’économie de la réglementation en a tiré une leçon durable. Kira Fabrizio, Nancy Rose et Catherine Wolfram ont montré en 2007 que, lors de la réforme du secteur électrique américain, les centrales privées des États qui ont ouvert leurs marchés ont nettement réduit leurs effectifs et leurs dépenses d’exploitation hors combustible, tandis que les centrales publiques, peu touchées par les réformes, ont le moins progressé. La dérégulation, l’ouverture des marchés et la politique de la concurrence s’appuient en partie sur cet argument : protéger une entreprise du marché, c’est aussi la dispenser de s’améliorer. L’analyse du choix public l’applique aux administrations, dont le secteur public offre de nombreux exemples.

Ce que ça change pour un investisseur ou un trader

L’X-inefficience invite à lire autrement les comptes d’une entreprise protégée. Une position dominante, une concession, un tarif réglementé ou une barrière douanière ne se traduisent pas toujours par des marges élevées : la rente peut être absorbée par des coûts gonflés, des effectifs supérieurs aux besoins ou des investissements peu rentables. Comparer la marge d’EBITDA, le chiffre d’affaires par salarié ou le poids des charges de personnel avec ceux de concurrents exposés au marché, quand ils existent, aide à repérer ces écarts.

Une ouverture à la concurrence produit deux effets de sens contraire. Elle comprime les prix, donc la rente ; mais elle peut aussi libérer des gains de productivité que l’entreprise n’avait jamais eu besoin de chercher, comme dans les mines des Grands Lacs. Le solde dépend de l’ampleur de l’inefficience, de la capacité de la direction à la réduire et des contraintes sociales ou réglementaires. Une privatisation ou une libéralisation n’est donc pas en soi une promesse de hausse des profits ; c’est un changement d’incitations, dont les effets se mesurent dans les comptes des années suivantes, et que le marché a souvent déjà commencé à anticiper dans le cours. Cette grille de lecture aide à poser des questions, elle ne constitue pas un conseil d’investissement.

Questions fréquentes

Qui a inventé la notion d’X-inefficience ?

L’économiste américain Harvey Leibenstein, professeur à Berkeley puis à Harvard, dans l’article « Allocative Efficiency vs. “X-Efficiency” », publié dans l’American Economic Review en juin 1966.

Quelle différence entre X-inefficience et inefficience allocative ?

L’inefficience allocative vient d’une mauvaise répartition des ressources entre les usages, par exemple un monopole qui produit trop peu et vend trop cher. L’X-inefficience vient d’une mauvaise utilisation des ressources à l’intérieur même de l’entreprise : à moyens égaux, elle produit moins qu’elle ne le pourrait.

Pourquoi George Stigler contestait-il l’X-inefficience ?

Dans « The Xistence of X-Efficiency » (1976), Stigler soutenait que l’apparent gaspillage reflète des choix rationnels, comme préférer le loisir ou le confort à l’effort, et des contraintes que l’observateur ne voit pas. Selon lui, le gaspillage n’est pas un concept utile pour la théorie économique.

La concurrence suffit-elle à supprimer l’X-inefficience ?

Non, mais elle la réduit. Les études sur les mines de fer des Grands Lacs, l’électricité américaine ou les pratiques de gestion montrent que la pression concurrentielle pousse les entreprises à réduire leurs coûts. La qualité de la gestion, les incitations internes et la réglementation jouent aussi.

Pour aller plus loin

Lexique économique : toutes les définitions, de A à Z.

L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne) · Trader depuis 1994

Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.

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