Loi d’Okun : comprendre le lien croissance et chômage

Quelle est la relation entre croissance économique et chômage ? La Loi d’Okun apporte une réponse à cette question fondamentale.
Arthur Melvin Okun, économiste américain, conseiller économique du président Kennedy et professeur à l’Université de Yale est l’un de mes économistes modernes préférés car la Loi d’Okun est à la fois simple (ce qui est rare en science économique) et solide.
Qu’est-ce que la Loi d’Okun ?
La loi d’Okun est la relation, mise en évidence par l’économiste américain Arthur Okun en 1962, entre la croissance du PIB et la variation du taux de chômage : le chômage ne baisse que si la croissance dépasse un certain seuil.
Aux États-Unis, ce seuil est d’environ 3 % par an sur la période 1949-2024 (voir le graphique plus bas). Ce taux varie selon les pays, car il dépend de deux facteurs : l’évolution de la population active et de la productivité du travail.
En effet, la population active n’est pas stable (car la démographie de la population a un impact direct sur la demande d’emplois), si elle augmente de 1 % par an, il faut que la croissance de la production croisse elle aussi de 1 % pour que le chômage se stabilise, que les nouveaux arrivants sur le marché de l’emploi soient « absorbés ».
À l’identique, la productivité du travail s’accroit normalement chaque année (progrès techniques, formation du personnel, management de plus en plus « efficace »…). Si cette productivité augmente de +0.5 %, il faut que la croissance augmente de la même valeur pour stabiliser le chômage.

La loi d’Okun s’applique-t-elle à la France ?
En France, sur la période 1990-2007 étudiée par l’INSEE, il fallait une croissance du PIB supérieure à 1,9 % pour que le chômage baisse.
En effet entre 1990 et 2007, selon l’INSEE, la hausse de la productivité horaire est de 1.7 % en moyenne par an, une hausse de 0.9 % en moyenne par an de la population active ET une baisse de la durée du travail de- 0.7 % par an (effet 35h, RTT, développement des emplois à temps réduit créant indirectement des emplois) ce qui limite la casse (1.7+0.9-0.7=+1.9).
Pour que la courbe du chômage s’inverse de manière durable, il fallait donc que l’économie française retrouve une croissance supérieure à 1,9 %.
Quelles sont les conséquences de la Loi d’Okun ?
On comprend que pour que le chômage baisse, il faut une solide croissance économique car il faut que la croissance dépasse l’augmentation de la population active et de la productivité du travail.
On peut en tirer quelques idées rapides :
1) Une croissance économique faible ou modérée ne fera pas baisser le chômage, on peut avoir le « paradoxe » d’avoir une économie en bonne santé avec +1.5 % de croissance et une augmentation inexorable du chômage.
=> N’en déplaise au chancelier Schmidt, sa maxime « les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après–demain », énoncée en 1974, n’est hélas plus valable.
2) À croissance donnée, la hausse de la productivité réduit les besoins en main-d’œuvre (on a besoin de moins de monde pour produire la même chose) : elle relève le seuil de croissance nécessaire pour faire baisser le chômage.
3) La réduction du temps de travail (en fait une flexibilité accrue) a permis de limiter peut-être la casse au niveau de l’emploi (-0.7 % dans notre exemple français), une réduction du temps de travail crée mécaniquement des emplois mais elle favorise aussi une hausse de la productivité (réorganisation, augmentation du temps partiel…). Le rapport reste généralement plus favorable à l’entreprise qu’à l’employé même s’il est délicat à déterminer.
4) Au début des années 2010, le chômage baissait en Allemagne en partie parce que sa population active baissait, tandis que la France devait créer plus de 100 000 emplois chaque année rien que pour absorber la hausse de la sienne.
Quelles sont les limites de la Loi d’Okun ?
Les travaux de Jim Lee montrent l’efficacité de la Loi d’Okun pour les pays de l’OCDE, de nombreux travaux complémentaires sur des pays comme le Mexique, la Malaisie… vont dans ce sens.
Qu’est-ce que le coefficient d’Okun ?
Avec la Loi d’Okun, nous pouvons calculer le coefficient d’Okun. Celui-ci permet de savoir combien d’emplois en gros sont créés quand le seuil critique (+1.9 % pour la France) est franchi. Ce qui est intéressant de constater c’est que le coefficient d’Okun de la France a nettement augmenté entre les années 1970-1980 et le début des années 2010 : un point de croissance au-dessus du seuil y crée beaucoup plus d’emplois qu’auparavant. Un très bon signe, si l’on conclut hâtivement.
En fait, cela indique l’évolution de la société française vers plus de flexibilité sur le marché de l’emploi : en cas de reprise on crée potentiellement beaucoup plus d’emplois qu’avant mais c’est parce que les employés ont été renvoyés plus vite.
Ce coefficient peut se comprendre comme cela : Les entreprises embauchent plus en cas de hausse de la production, mais elles licencient plus rapidement en cas de difficulté : un même taux de croissance a donc un effet plus important actuellement sur le taux de chômage qu’il y a 20 ans, à la hausse comme à la baisse, signe de l’accélération de notre société mondialisée.
La loi d’Okun en résumé
La loi d’Okun est une relation statistique entre la croissance du PIB et la variation du taux de chômage : quand la production progresse plus vite qu’un certain seuil, le chômage recule ; quand elle progresse moins vite, il augmente, même si l’économie continue de croître. Arthur Okun l’a mise en évidence en 1962 sur les données américaines d’après-guerre. C’est une régularité observée, pas une loi au sens de la physique.
Quelle est la formule de la loi d’Okun ?
Dans sa version la plus utilisée, dite « en différences », la relation s’écrit : Δu = −β × (g − g*). Δu est la variation du taux de chômage sur un an, en points ; g la croissance du PIB réel ; g* le seuil de croissance au-delà duquel le chômage baisse (la somme des gains de productivité et de la hausse de la population active, corrigée de la durée du travail, comme dans l’exemple français ci-dessus) ; β le coefficient d’Okun, qui mesure la sensibilité du chômage à la croissance.
Imaginons un pays où le seuil g* vaut 1,5 % et le coefficient β 0,5. Avec 2,5 % de croissance, le chômage baisse de 0,5 point (0,5 × 1). Avec 0,5 % de croissance, il monte de 0,5 point. Avec 1,5 %, il ne bouge pas, alors que l’économie progresse.
Okun estimait qu’aux États-Unis un point de chômage en plus allait de pair avec environ 3 % de production en moins. Les estimations plus récentes pour le même pays tournent plutôt autour de 2 pour 1.

Quels débats suscite la loi d’Okun ?
Le seuil et le coefficient ne sont pas des constantes : ils dépendent de la démographie, de la productivité, de la durée du travail et des règles du marché du travail. Une étude de Laurence Ball, Daniel Leigh et Prakash Loungani pour le NBER (2013), portant sur les États-Unis depuis 1948 et sur vingt économies avancées depuis 1980, conclut que la relation est solide et stable dans la plupart des pays, y compris pendant la Grande Récession, mais que le coefficient varie beaucoup d’un pays à l’autre.
Une entreprise peut aussi encaisser un ralentissement en réduisant les heures plutôt que les effectifs. En 2009, le PIB allemand a reculé plus fortement que celui des États-Unis, mais l’emploi allemand est resté stable : les heures par salarié ont baissé, avec l’appui du chômage partiel et de la modération salariale.
Enfin, la relation décrit une corrélation, pas une recette. Beaucoup d’économistes contestent aussi l’idée que les gains de productivité détruisent l’emploi à long terme : en baissant les coûts et en augmentant les revenus, ils créent de la demande ailleurs. Le débat porte sur la vitesse de cette compensation.
Que change la loi d’Okun pour un investisseur ou un trader ?
La loi d’Okun relie deux statistiques qui font bouger les marchés : le PIB trimestriel et le rapport sur l’emploi américain. Une croissance durablement inférieure à son seuil annonce une remontée du chômage ; la Fed, chargée à la fois de l’emploi et de la stabilité des prix, devient alors plus encline à baisser ses taux, ce qui pèse en général sur les rendements obligataires et sur le dollar. Avec la courbe de Phillips, qui relie chômage et inflation, elle forme la chaîne de raisonnement des banques centrales : croissance, chômage, inflation.
Questions fréquentes sur le coefficient d’Okun
Qu’est-ce que le coefficient d’Okun ?
C’est le nombre qui mesure de combien le taux de chômage varie quand la croissance s’écarte d’un point de son seuil. Plus il est élevé, plus le chômage réagit vite à la conjoncture, à la baisse comme à la hausse.
Quelle croissance faut-il pour faire baisser le chômage en France ?
Il n’existe pas de chiffre fixe : le seuil dépend de la période étudiée. Il était de 1,9 % selon le calcul ci-dessus pour 1990-2007 ; un rapport du Sénat (session 2010-2011) le situait autour de 1,7 %, contre environ 1 % en Allemagne.
Qui était Arthur Okun ?
Un économiste américain (1928-1980), professeur à Yale, économiste au Council of Economic Advisers sous Kennedy puis président de ce conseil sous Lyndon Johnson (1968-1969), avant de rejoindre la Brookings Institution.
La loi d’Okun est-elle toujours vérifiée ?
Une étude de Laurence Ball, Daniel Leigh et Prakash Loungani pour le NBER (2013), sur les États-Unis depuis 1948 et vingt économies avancées depuis 1980, conclut que la relation est solide et stable dans la plupart des pays, y compris pendant la Grande Récession, mais que le coefficient varie beaucoup d’un pays à l’autre.
Pourquoi l’emploi allemand a-t-il résisté à la crise de 2009 ?
Les entreprises ont réduit les heures plutôt que les effectifs, avec l’appui du chômage partiel et de la modération salariale : le PIB allemand a reculé plus fortement que celui des États-Unis, mais l’emploi est resté stable.
Sources de référence utilisées
5
- Arthur Okun, « Potential GNP : Its Measurement and Significance », Proceedings of the Business and Economic Statistics Section, American Statistical Association, 1962.
- Arthur Okun, The Political Economy of Prosperity, 1970.
- Jim Lee, « The Robustness of Okun’s Law : Evidence from OECD Countries », Journal of Macroeconomics, vol. 22, n° 2, 2000, p. 331-356.
- Laurence Ball, Daniel Leigh et Prakash Loungani, « Okun’s Law : Fit at 50 ? », NBER, 2013.
- Bureau of Economic Analysis et Bureau of Labor Statistics, via FRED : PIB réel et taux de chômage.
Pour aller plus loin
- Keynésianisme : théorie, demande et multiplicateur, la théorie de la demande qui explique pourquoi le chômage suit la croissance.
- Qu’est-ce que la croissance néoclassique ?, le progrès technique et la population, les deux moteurs qui fixent le seuil de la loi d’Okun.
- Qu’est-ce que le capital humain ? Définition et enjeux, la formation, source des gains de productivité qui relèvent ce seuil.
- Macroéconomie : définition et étude des agrégats, l’étude des grands agrégats, PIB, chômage et inflation, dont la loi d’Okun relie deux d’entre eux.
Benoist Rousseau est trader depuis 1994, membre du Chicago Mercantile Exchange (CME) et du Chicago Board of Trade (CBOT), et titulaire d'une maîtrise d'histoire de Paris IV-Sorbonne. Ancien historien d'entreprise pour un groupe du CAC 40, il figure dans le Top 10 des influenceurs économiques du magazine Challenges. Il dispense un enseignement d'élite dans son école de trading à travers une masterclass de trading. Dans la rubrique Grands économistes et débats, il présente les grandes écoles de pensée économique, ce qu'elles ont vu juste et leurs angles morts.
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