Zone monétaire optimale : critères de Robert Mundell

Qu’est-ce qu’une zone monétaire optimale ?
Pour savoir s’il est préférable pour plusieurs pays d’adopter une monnaie unique ou de conserver chacun leur monnaie nationale, Robert Mundell (économiste prix Nobel d’économie en 1999) préconise que ces derniers comparent 4 critères qu’il pense obligatoires à uniformiser afin d’adopter une monnaie unique entre eux.
Les 4 critères nécessaires à mettre en place sont :
- La mobilité des travailleurs : Ces derniers doivent être prêts à travailler dans n’importe quel pays de la zone
- Un mouvement libre des flux de capitaux
- L’économie doit être diversifiée
- Un système fiscal doit exister afin de transférer des capitaux d’un pays à un autre
Si ces 4 critères ne sont pas réunis entre les pays et que ces derniers ont des réactions différentes aux chocs extérieurs, Mundell préconise aux pays de garder leurs monnaies nationales, ce qui leur permet de les faire fluctuer et donc de servir d’outils d’ajustement afin de préserver la stabilité économique du pays.

Quelles sont les limites de la théorie de la zone monétaire optimale ?
Cette théorie ne fait référence qu’à la création d’une zone monétaire homogène, mais n’aborde pas la question d’une entrée ultérieure dans la zone.
La zone euro est-elle une zone monétaire optimale ?
La zone monétaire européenne a utilisé le modèle de zone monétaire optimale pour sa création. Néanmoins, la zone euro ne respecte pas deux points :
- La mobilité des travailleurs est faible, elle n’existe que pour les cadres. Les ouvriers ne changent pas de pays, pour la raison de la barrière de la langue mais aussi pour les différences de droits sociaux entre les pays.
- Il n’y a pas de système fiscal uniformisé
Sur cet exemple, deux points de vue sont discordants. Certains diront que la théorie de Mundell montre ses limites, en disant que la zone euro montre qu’il est possible de créer une zone monétaire, même si les pays ont un manque d’homogénéité. L’Euro étant devenu une devise majeure dans le monde. L’Euro permet de limiter le coût des importations, notamment au niveau du pétrole.
D’autres mettront en évidence que la zone Euro a beaucoup de mal à relancer son économie depuis la crise de 2008 (croissance négative en 2012 et prévisions très moyennes pour 2013), ayant besoin de renflouer certains pays en difficulté, avec un taux de chômage à 12 % en 2013, et avec une monnaie forte qui freine les exportations.
Citation de Robert Mundell sur la zone Euro
« L’avènement de l’euro peut s’avérer être le développement, le plus important au sein des arrangements monétaires internationaux depuis l’émergence du dollar en tant que monnaie dominante peu après la création de la banque centrale des États Unis, le Système fédéral de réserve, en 1913. »
Robert Mundell
La zone monétaire optimale en résumé
Une zone monétaire optimale est un ensemble de pays, ou de régions, pour lequel il est plus avantageux de partager une même monnaie que de garder chacun la sienne. Le gain d’une monnaie commune (aucun risque de change entre membres, des prix directement comparables, davantage de commerce) doit l’emporter sur ce que chaque pays perd : la possibilité de laisser baisser sa devise et de fixer ses propres taux d’intérêt quand une crise le frappe seul.
Lancée par Robert Mundell en 1961, la théorie est devenue la grille de lecture de toute union monétaire, et d’abord de l’euro.
Qu’ont apporté Mundell, McKinnon et Kenen ?
Robert Mundell (1932-2021), économiste canadien, publie « A Theory of Optimum Currency Areas » dans l’American Economic Review en 1961. En plein système de Bretton Woods, alors que le débat oppose changes fixes et changes flottants, il pose une question nouvelle : quelle est la bonne taille d’un espace monétaire ? Son critère central est la mobilité des facteurs de production, d’abord celle du travail. Si les salariés d’une région en crise peuvent aller travailler dans celle qui embauche, le taux de change n’a plus besoin de faire l’ajustement.
D’autres économistes ont complété la liste. Ronald McKinnon (« Optimum Currency Areas », American Economic Review, 1963) ajoute le degré d’ouverture : plus un pays échange avec ses voisins, moins il a à perdre en renonçant à sa propre devise. Peter Kenen (« The Theory of Optimum Currency Areas : An Eclectic View », 1969) ajoute la diversification de la production : une économie qui produit beaucoup de biens différents souffre moins d’un choc sur un seul secteur. Les quatre critères présentés plus haut sont donc une synthèse de ces travaux plus qu’une liste dressée par Mundell seul.
Mundell a lui-même fait évoluer sa position. En 1973, dans un second modèle souvent appelé « Mundell II », il insiste sur le partage des risques : quand les habitants d’une zone détiennent des actifs les uns chez les autres, une monnaie commune aide à amortir les chocs, et une zone bien gérée gagne à être grande. Il plaide alors pour une monnaie européenne, ce qui lui vaut le surnom de « père de l’euro ». Il reçoit le prix Nobel d’économie en 1999.
Qu’est-ce qu’un choc asymétrique ?
Tout part de ce que les économistes appellent un choc asymétrique : un événement qui frappe un pays et épargne les autres, comme l’effondrement d’un secteur dominant ou l’éclatement d’une bulle immobilière. Avec sa propre monnaie, le pays touché peut laisser sa devise baisser sur le marché des changes, ce qui rend ses exportations moins chères, et sa banque centrale peut baisser ses taux. Dans une union monétaire, ces deux leviers disparaissent. Il faut alors d’autres amortisseurs.
| Amortisseur | Avec sa propre monnaie | Dans une union monétaire |
|---|---|---|
| Taux de change | Peut baisser | Fixe entre membres |
| Taux d’intérêt | Fixés pour le pays | Fixés pour toute la zone |
| Mobilité du travail | Utile | Indispensable |
| Souplesse des salaires et des prix | Utile | Indispensable |
| Budget commun | Sans objet | Amortisseur majeur |
Plus ces amortisseurs fonctionnent, et plus les cycles économiques des membres se ressemblent, plus une politique monétaire unique convient à tous.
Comment la zone euro a-t-elle résisté à l’épreuve des faits ?
L’euro est né le 1er janvier 1999, les billets et les pièces ont suivi le 1er janvier 2002, et la zone compte 21 pays depuis l’entrée de la Bulgarie le 1er janvier 2026. La crise des dettes souveraines a servi de test grandeur nature. En mai 2010, la Grèce obtient un premier plan d’aide de 110 milliards d’euros (80 milliards de prêts des pays de la zone, 30 milliards du FMI). Faute de monnaie propre à dévaluer, elle doit regagner sa compétitivité par la baisse des salaires et des dépenses, ce que les économistes appellent une dévaluation interne, au prix d’une profonde récession.
La zone s’est ensuite dotée d’une partie des outils qui lui manquaient : un fonds de secours permanent, le mécanisme européen de stabilité, opérationnel depuis le 8 octobre 2012, après le FESF ; l’engagement de la BCE, formulé par Mario Draghi le 26 juillet 2012 à Londres, de faire « tout ce qu’il faudra » pour préserver l’euro, suivi le 6 septembre 2012 d’un programme de rachat de titres d’État (OMT) qui n’a jamais été activé ; enfin, en juillet 2020, le plan de relance NextGenerationEU de 750 milliards d’euros, financé pour la première fois à grande échelle par un emprunt commun. Le budget européen reste toutefois sans commune mesure avec un budget fédéral comme celui des États-Unis.
Quelles critiques vise la théorie de la zone monétaire optimale ?
La première objection porte sur le sens de la causalité. Pour Jeffrey Frankel et Andrew Rose (« The Endogeneity of the Optimum Currency Area Criteria », Economic Journal, 1998), les critères ne sont pas fixés une fois pour toutes : en partageant une monnaie, des pays commercent davantage et leurs cycles se rapprochent. Une zone qui n’était pas optimale au départ pourrait le devenir. D’autres économistes répondent que l’intégration pousse aussi chaque région à se spécialiser, ce qui peut rendre les chocs plus asymétriques, et non moins.
La deuxième objection est politique. Pour une partie des économistes keynésiens et post-keynésiens, une monnaie commune sans budget commun ni dette commune prive les États de leur souveraineté monétaire sans leur donner d’outil de remplacement. Les partisans de l’euro font valoir à l’inverse que la monnaie unique a imposé une discipline et une stabilité des prix que plusieurs pays n’avaient pas su obtenir seuls, et que la zone a traversé la crise des dettes souveraines sans éclater.
Le débat reste ouvert : la théorie ne dit pas si l’euro était une erreur, elle dit à quelles conditions il fonctionne bien, et ce que coûte leur absence.
Que change la zone monétaire optimale pour un investisseur ?
Dans une zone monétaire, l’ajustement qui passait autrefois par le taux de change passe par le marché des obligations d’État. Quand un pays membre inquiète, ce n’est plus sa devise qui chute mais l’écart entre son taux d’emprunt et celui de l’Allemagne qui s’élargit. Suivre ces écarts, et toute avancée vers un budget ou une dette commune, revient à suivre la solidité de la zone. Le cours de l’euro, lui, reflète une moyenne : il peut être trop fort pour un membre en difficulté et trop faible pour un autre en surchauffe. Le même raisonnement s’applique aux pays qui arriment leur monnaie à une autre : sans les amortisseurs décrits plus haut, un ancrage de change finit souvent par céder, ce que l’impossible trinité aide à comprendre.
Questions fréquentes
La zone euro est-elle une zone monétaire optimale ?
Selon les critères classiques, pas entièrement : la mobilité du travail y est plus faible qu’aux États-Unis et le budget commun reste réduit. Les économistes débattent encore de savoir si l’union peut devenir optimale avec le temps.
Qui a inventé la théorie de la zone monétaire optimale ?
Robert Mundell, dans un article de 1961. Ronald McKinnon (1963) et Peter Kenen (1969) l’ont complétée avec les critères d’ouverture et de diversification.
Qu’est-ce qu’un choc asymétrique ?
Un choc qui frappe un pays ou une région et pas les autres. C’est le cas difficile pour une union monétaire, car la politique monétaire commune ne peut pas s’adapter à un seul membre.
Pourquoi un pays de la zone euro ne peut-il pas dévaluer ?
Parce qu’il n’a plus de monnaie propre : son taux de change avec les autres membres est fixé définitivement. Il ne peut retrouver de la compétitivité que par ses prix, ses salaires et sa productivité.
Pour aller plus loin
Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.
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